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«Symphonie dramatique»: 8 danseurs québécois font exploser les codes de Shakespeare (ENTREVUE/VIDÉO/PHOTOS)

14/09/2015 05:07 EDT | Actualisé 15/09/2015 11:12 EDT

Avec Symphonie dramatique, une version éminemment moderne de l’œuvre de Shakespeare où Roméo préfère parfois danser avec un autre Roméo, les danseurs de Cas Public affronteront les critiques de ballet les plus coriaces du monde, à Londres, Paris et New York. Tout cela après avoir offert une représentation gratuite à la TOHU, le 17 septembre prochain.

Ayant déjà pris la liberté d’adapter Barbe bleue, le Petit Chaperon Rouge et le Sacre du printemps par le passé, la directrice artistique et chorégraphe de Cas Public, Hélène Blackburn, renoue avec une autre œuvre connue de tous, afin de sortir du cadre narratif habituel. « Comme tout le monde a déjà un point de vue sur Roméo et Juliette, je n’ai pas besoin de raconter l’histoire de façon traditionnelle. Je peux me concentrer sur l’objet lui-même et les émotions qui s’en dégagent. »

«Symphonie dramatique» à la TOHU


L’amour a-t-il un genre?

La créatrice ne se gêne pas pour remettre en question les gestes et les paroles associés historiquement aux hommes et aux femmes. « Parfois, on exprime les genres de manière très campée, avec des hommes qui interprètent clairement des hommes et des femmes qui personnifient clairement des femmes. Mais quand on joue la scène du balcon, on ouvre avec une succession de duos représentant Roméo et Juliette: d’abord avec un duo d’hommes absolument exquis, puis on reprend la même partition avec un homme et une femme. Ils se font écho l’un à l’autre. »

Autre façon de bousculer les genres: les dialogues et la narration empruntés à l’œuvre de Shakespeare. Tous interprétés par Marc-André Poliquin. « Quand il incarne certains personnages, il ne change pas nécessairement changer sa voix. Par exemple, lorsqu’il récite une partie du dialogue au balcon, le public ne pourra pas deviner qui dit quoi. Comme lorsque les gens tombent en amour, on devient tous un peu cucul de la même façon. On ne peut pas toujours savoir si la fille ou le garçon vient de dire les choses. »

La chorégraphe tenait à confier ces portions parlées à un acteur. « Comme plusieurs autres chorégraphes, j’ai déjà fait des propositions théâtrales en demandant à des danseurs de faire autre chose que de la danse. Mais ça peut être agaçant quand ce n’est pas complètement juste. Cette fois, je tenais à engager un comédien. Sauf que je ne savais pas que Marc-André danserait un rôle complet également. S’il cessait de faire la pièce – des fois, je me dis que le milieu théâtral va le découvrir et qu’on va se le faire voler –, je ne pourrais probablement pas le remplacer par un autre acteur. Il faudrait que je crée une version différente. »

Le cœur avant tout

Bien qu’elle ait gardé l’architecture du ballet de Prokofiev et qu’une aura de théâtralité enveloppe son œuvre, Blackburn privilégie un parcours émotif pour le moins abstrait. « Selon moi, la danse est capable de passer à côté du cerveau et de tout ce qu’on voudrait intellectualiser pour aller directement vers les émotions. »

Et ce, même si ses chorégraphies sont reconnues comme étant très construites et précises. « C’est un fascinant paradoxe : alors que tout est placé au quart de tour et qu’il n’y a rien d’improvisé, des émotions fondamentales peuvent émerger. J’aime l’idée de pousser les danseurs à la limite de leurs capacités, tout en les obligeant à composer avec la vitesse.

« Comme ils ne sont jamais dans leur zone de confort, ils sont constamment dans un état de "maintenant". Je veux qu’ils se présentent sur scène avec neutralité, pour voir émaner les émotions brutes. La chorégraphie transcende leur corps et leur technique pour raconter quelque chose. »

Montréal, Londres, Paris, New York

Au cours des prochaines semaines, les danseurs laisseront leur corps raconter l’histoire de Roméo et Juliette un peu partout à travers le monde, avec des arrêts prestigieux au Lincoln Center de New York, à l’Opéra national de Paris et au Royal Opera House de Londres.

« Nous allons danser Shakespeare chez les Anglais et sur la scène du Royal Ballet: c’est terrifiant! Les attentes sont très élevées. Le Royal Ballet nous a invités à danser notre version de Roméo et Juliette, alors qu’ils danseront chaque soir la version mythique qu’ils interprètent depuis 50 ans sur la grande scène. Ils pensent qu’on peut être la porte d’entrée vers l’œuvre pour une nouvelle génération. C’est d’une grande modestie de leur part de croire qu’une petite compagnie comme la nôtre puisse les aider. On va faire quelque chose de similaire à Paris, puisque les danseurs de l’Opéra national présenteront leur version trois semaines après notre passage. »

Pari de fou prévu en 2016

Avec les représentations des œuvres GOLD et Suites curieuses qui poursuivent leur vie en tournée cette année, les danseurs de Cas public offriront plus de 110 représentations en neuf mois. Leur horaire chargé ne les empêchera pas d’entreprendre une nouvelle création imaginée autour de Cai Glover, danseur sourd dont le talent est qualifié de « hors du commun » par la chorégraphe. (Lisez notre portrait de Cai Glover ici).

« Depuis trois ans, on a traversé plusieurs étapes avec Cai. Des fois, ses implants cochléaires lâchaient en spectacle et il devait danser sans rien entendre. Je prétends que lorsque ça se produit, il tombe dans une zone où tous ses autres sens sont en éveil. Alors, je prends le pari fou de travailler une œuvre au complet en étant "sourds". Quand il n’aura pas ses appareils, nous devrons trouver d’autres modes de communication. On se crée présentement un langage des signes rudimentaire pour le travail de création. »

Prévue pour l’automne 2016, l’œuvre sera dansée sur la musique de Beethoven, un autre artiste sourd reconnu pour son talent immense.

Pour plus de détails sur Symphonie dramatique, cliquez ici.

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