Dossier analphabétisme : les rescapés des classes spéciales laissés à eux-mêmes

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L’école est peut-être obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais nombreux sont les jeunes qui peinent à décoder un texte simple.

Martine Fillion, coordonnatrice à l’Atelier des lettres, se souvient d’une jeune adulte qui est entrée dans ses bureaux en alphabétisation populaire pour y chercher de l’aide. Elle est parvenue à écrire son nom et son numéro civique. Mais pas le nom de sa rue.

Pourtant, elle avait usé les bancs d’école jusqu’à son 16e anniversaire. Elle était donc « scolarisée ». Dans les faits, elle était incapable de remplir un formulaire pour y inscrire ses informations personnelles.

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« C’était une fille transparente. Elle ne disait jamais un mot, elle ne bougeait pas… c’était une fille qui veut se faire oublier. Elle devait être dans des classes spéciales, où des profs sont aux prises avec des jeunes qui revirent la classe à l’envers. Elle a été oubliée année après année. C’est incroyable. »

Des histoires d’élèves abandonnés par le système, il y en a des tonnes. Depuis la réforme en éducation de 1995, le ministère de l’Éducation a favorisé l’approche par compétences, éliminé la notion de redoublement à l’école primaire et intégré des élèves en difficulté aux classes régulières.

Mais la réalité est toute autre chose, rappelle Martin Bibeau, vice-président de l’Alliance des professeurs de Montréal. Le manque de ressources est criant et les professeurs sont débordés avec leurs quelque 30 élèves à surveiller.

Si bien que lorsqu’ils se rendent compte des lacunes en lecture et en écriture, il est souvent trop tard. « On met l’enfant dans une classe spéciale alors qu’il n’en aurait pas eu besoin », se désole l’enseignant de formation.

L’échec des classes spéciales

Véronique (nom fictif) réussit à lire et à écrire avec difficulté en raison de sa dyslexie. Les épaules voûtées, l’air résigné, elle raconte comment elle a passé une partie de son primaire dans le bureau du directeur.

« Mon prof, vu que j’écris mal, elle me pitchait les cahiers dans face, raconte-t-elle. Au secondaire, j’ai été placée dans un programme qui s’appelle ISPJ [insertion sociale et professionnelle des jeunes] pis j’ai comme lâché l’école, parce qu’on faisait même pas de français pis des maths. »

Elle a tenté sa chance à l’école des adultes, mais n’arrivait pas à améliorer son sort. « T’écris ton nom au tableau, pis si le prof a le temps de te voir, il va te voir, sinon t’attends au lendemain. J’ai fait une semaine pis j’ai lâché », se désole Véronique.

Quand elle était en 4e année du primaire, Annie Desjardins s’est retrouvée en classe spéciale en raison de ses problèmes d’apprentissage, au beau milieu d’un groupe d’enfants turbulents. Résultat : elle n’est pas parvenue à obtenir son diplôme de l’école secondaire quelques années plus tard comme toutes les autres adolescentes de son âge.

Si elle a appris à lire et à écrire, Annie considère qu’elle a perdu son temps à l’école. « À 18 ans, tu vas au cégep. Pis à 20 ans, tu vas à l’université. Mais quand t’as pas ça, t’es vraiment perdue. Puis pour moi, qui voulais tellement réussir, pis qui voulais se sortir de ça, c’était très difficile », lâche-t-elle.

Chez les jeunes, qui ont tous connu l’école obligatoire, la situation est alarmante, prévient Marie-Ève Boucher, formatrice à l’organisme la Boîte à lettres. Les participants, qui ont tous entre 16 et 25 ans, ressortent de leur parcours scolaire avec des capacités en lecture et en écriture de faible niveau.

« Généralement, ils sont au niveau où ils ont été transférés. Par exemple, si un jeune est envoyé en classe spéciale en troisième année, c’est le niveau de littératie qu’il va avoir en sortant de l’école », explique Marie-Ève Boucher.

L’Atelier des lettres en est venu au même constat. « Quand le téléphone sonne, les gens qui nous sollicitent sont de plus en plus jeunes. Ils sont allés de plus en plus longtemps à l’école. Et ça, c’est un peu troublant », compare Martine Fillion, dans le domaine depuis 25 ans.

L’alphabétisation populaire menacée

Les groupes en alphabétisation populaire réalisent des petits miracles avec bien peu de moyens. Chaque année, ils redonnent le goût de la lecture et de l’écriture à des jeunes et moins jeunes abandonnés par le système scolaire.

Mais avec les compressions du gouvernement Couillard, la Boîte à lettres et l’Atelier des lettres ne savent pas combien de temps ils pourront subsister. D’un autre côté, les efforts exigés aux commissions scolaires toucheront d’abord les élèves en difficulté.

Ça, les participants le savent et s’en désolent. Les vitres du local de la Boîte à lettres, à Longueuil, sont tapissées d’affiches dénonçant le contexte d’austérité dont ils seront les premières victimes.

Le ministère de l’Éducation a expliqué au Huffington Post Québec, par courriel, avoir investi 12,8 millions de dollars dans la dernière année pour financer les 129 organismes en alphabétisation. Nos nombreuses demandes d'entrevue avec le ministre François Blais sont restées lettre morte.

Son ministère considère que les personnes considérées analphabètes « ont développé des forces leur permettant de se débrouiller aisément dans diverses situations de la vie quotidienne », ce qui explique pourquoi elles auront « moins le réflexe de profiter des opportunités d’apprentissage » offertes par le système québécois d’éducation.

Pourtant, Véronique rêve de poursuivre ses études avec l’aide de la Boîte à lettres. Aussitôt qu’elle a annoncé à son employeur qu’elle allait suivre des cours pour apprendre à mieux lire, il lui a répondu que « l’école, c’est une option ». Il a réduit ses heures à presque rien. Elle fait rire d’elle au travail.

« Ma confiance est à zéro, lâche-t-elle, honteuse. J’ai vraiment pas confiance en moi, desfois je me demande comment je fais pour avancer, parce que j’ai vraiment pas confiance en moi. »

Annie Desjardins, elle, s'est découvert une passion pour la lecture. Elle est maintenant très impliquée dans la lutte contre l'analphabétisme à la Boîte à lettres.

Malgré tout, elle en veut aux classes spéciales d'avoir « enterré » son rêve de devenir couturière pendant tant d'années. En attendant de se trouver un emploi dans le domaine de la mode, elle marche la tête haute.

infographie analphabetisme


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