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Le Grand Prix et moi... ou les souvenirs (bons et moins bons) de Philippe Laguë (3e partie)

03/06/2015 11:34 EDT | Actualisé 04/06/2015 03:47 EDT
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Le chroniqueur automobile Philippe Laguë présente une série de textes où il fouille dans ses souvenirs du Grand Prix de Montréal.

Le deuil

Le 8 mai 1982, j’ai vécu le premier deuil de ma vie. Le choc a été tel que j’ai décroché de la F1 pendant dix ans. Jusqu’à ce jour, la mort demeurait un concept abstrait : mes quatre grands-parents étaient vivants et je n’avais jamais perdu un proche. Mon idole, celui dont les posters décoraient ma chambre avec ceux des rock stars de l’époque, venait de mourir. Et mon intérêt pour la F1 aussi.

Bon, d’accord, pas complètement : j’ai continué à suivre ça d’un œil lointain, comme le hockey, en lisant les journaux. Mais je n’achetais plus de magazines spécialisés, ne regardais plus les courses et j’ai cessé d’aller au Grand Prix. Le deuil a duré jusqu’en 1992, première année où j’ai été dûment accrédité comme journaliste au Grand Prix du Canada. J’écrivais à l’époque pour un magazine (qui a disparu l’année suivante) dont les lecteurs se comptaient probablement par centaines, peut-être même par dizaines… Obtenir une telle accréditation aujourd’hui, pour une publication aussi confidentielle (et éphémère !) serait tout simplement impossible. À l’époque, c’est mon collègue Gilles Bourcier, du journal La Presse, qui avait plaidé en ma faveur auprès du directeur des communications de l’époque, Richard Prieur. Et celui-ci, beau joueur, avait accepté de m’accréditer. Autre époque…

gilles villeneuve 1982


Les années 90 : l’envers de la médaille

J’avais fait mes débuts comme chroniqueur automobile l’année précédente, en 1991. En plus de faire des essais de voitures, j’ai aussi recommencé à suivre de près les courses – et pas seulement la F1, cette fois. Au cours des années 90, j’ai eu le bonheur – c’est vraiment le bon mot – de suivre de près les carrières de Claude Bourbonnais, Patrick Carpentier, Bertrand Godin et, bien sûr, Jacques Villeneuve. Ce furent les plus belles années de ma carrière.

Je garde de moins bons souvenirs de mes contacts annuels avec la F1, à titre professionnel cette fois. Pas la première année, par contre : j’étais sur un nuage. Sérieusement, je n’arrivais pas à le croire : pour la première fois, je travaillais aux côtés des journalistes que je lisais depuis l’adolescence : Gérard Crombac, José Rosinski, Johnny Rives… Cette année-là, j’ai vu Nigel Mansell commettre sa bourde monumentale et perdre la victoire dans le dernier tour, après avoir coupé accidentellement le moteur de sa voiture en levant le bras pour saluer la foule… Dans la salle de presse, Nelson Piquet, vainqueur in extremis du Grand Prix avait eu cette réponse suave à un journaliste qui lui demandait comment il avait réagi en voyant la Williams de Mansell s’immobiliser : « I came in my shorts ! » Traduction : j’ai éjaculé dans mes sous-vêtements. Inoubliable. (Il faut aussi préciser que Piquet détestait Mansell à s’en confesser…)

De cette première année, je me souviens aussi de m’être pincé pour croire que j’étais vraiment là, à côtoyer et interviewer les Senna, Prost, Berger, Alesi et autres ténors de l’époque. Première constatation : à de rares exceptions (Mansell, Berger), ils étaient vraiment petits ! De haut de mes 5 pieds et 9 (1m75), je ne m’étais jamais senti aussi grand…

Deuxième constatation : l’univers de la F1 à cette époque était beaucoup plus convivial. Je me souviens d’avoir pris des photos (sans l’accréditation requise !) sur la grille de départ, quelques minutes avant le tour de chauffe. J’ai d’ailleurs fait encadrer deux de ces photos – MES photos ! – et l’une d’elles est encore sur un des murs de ma maison. (Précision : je n’avais jamais utilisé un appareil 35 mm auparavant. J’étais journaliste, pas photographe.)

Dans les années qui ont suivi, j’ai vu cette ambiance changer du tout au tout, en peu de temps. Deux ou trois ans plus tard, il était déjà devenu impossible d’aller sur la grille avant le départ de la course, à moins d’avoir une accréditation spéciale. Et pour avoir le droit de prendre des photos, il fallait aussi avoir l’accréditation appropriée. Il n’était plus possible, pour un débutant comme moi, d’arriver là et de prendre mes photos tout écrivant mes articles. Autre époque… (bis)

1993 : de Gilles à Jacques

En 1993, j’ai vécu un autre grand moment : le pigiste inconnu que j’étais a été recruté par La Presse pour compléter l’équipe qui couvrait le Grand Prix. Au cours de week-end, on m’a confié une tâche d’une grande valeur symbolique pour moi : suivre l’épreuve de Formule Atlantique, disputée la veille de l’épreuve, dans le puits de l’écurie Player’s, pour laquelle courait Jacques Villeneuve, le fils de Gilles.

Mon mandat consistait plus précisément à surveiller de près les réactions de Joann Villeneuve, mère de Jacques et veuve de Gilles, et de recueillir ses impressions à chaud. En toute honnêteté, j’étais tétanisé. Incrédule, aussi : 11 ans après la mort de mon idole, je suivais les exploits de son fils aux côtés de sa veuve. Que je trouvais toujours aussi belle, ce qui ajoutait à mon trouble. L’histoire s’est terminée de la plus belle façon, Jacques l’emportant sur la piste qui portait désormais le nom de son père. Ce fut, hélas, sa seule victoire à Montréal.

Sur les images de l’époque, on m’aperçoit clairement aux côtés de Joann, au moment où Jacques franchit la ligne d’arrivée. (Ce document audiovisuel prouve par ailleurs que je n’ai pas toujours eu les cheveux gris et que j’ai déjà été vraiment svelte…)

J’ai eu le privilège de suivre Jacques au cours des trois années pendant lesquelles il a couru en Amérique du Nord (1993 en Atlantique, 1994 et 1995 en Indycar). J’en conserve un excellent souvenir d’autant que nos rapports sont devenus plus distants, voire inexistants, lorsqu’il est passé en F1. Ce n’est pas de sa faute, ni celle de personne : la machine était maintenant trop grosse et seuls ceux et celles qui couvraient la F1 sur une base régulière pouvait l’approcher. Ce sont les règles du jeu.

Les vedettes et les plombiers

michael schumacher montreal 1997

Michael Schumacher, 1997


Le pigiste que j’étais couvrait la F1 une fois par année, lors de son passage à Montréal. Je faisais partie des renforts, en quelque sorte, pour le journal La Presse. Ce n’était donc pas moi qui suivait Jacques durant ce week-end mais plutôt celui qui était affecté à la couverture régulière de la F1 (Gilles Bourcier, notamment) ou les chroniqueurs vedettes du journal (Réjean Tremblay, Philippe Cantin). Mon rôle consistait surtout à couvrir les courses de soutien et, le dimanche, à recueillir des déclarations – les maudites quotes, plus souvent qu’autrement inutiles – des autres pilotes de F1. C’est la partie que je détestais le plus.

Lorsque j’allais couvrir les courses de la série IndyCar, je pouvais approcher n’importe quel pilote, du plus obscur au plus connu, sans me taper une armée de relationnistes et d’interminables palabres avec eux. Je pouvais même approcher une star planétaire comme l’acteur Paul Newman, proprio d’une écurie d’Indy, sans aucun problème. Tandis qu’en F1, oh la la… Ces gens-là ne se prennent pour n’importe qui !

Même les tâcherons qui n’ont jamais gagné de Grand Prix (ou qui en ont gagné un seul, par accident) se prennent pour superstars. En fait, ce sont eux les pires : les wannabes. Barrichello, à l’époque, était un quelconque pilote de milieu de peloton qui courait pour Jordan et il était tout simplement imbuvable ; même chose pour Christian Fittipaldi et Jarno Trulli, qui étaient l’équivalents de joueurs de troisième ou quatrième trio. Le pire d’entre tous : Heinz-Harald Frentzen. C’est le seul athlète, la seule personnalité, à qui j’ai dit le mot de quatre lettres. Un « f… you ! » bien senti. Lui, je lui aurais mis mon pied au derrière. Schumacher lui a volé sa blonde ? Bien fait!

Schumacher, justement… Un gentleman. Si, si : oubliez ce qu’en dit Torto (qui maîtrise aussi bien l’anglais que Régis Lévesque), l’Allemand est un type très correct, un peu froid mais toujours courtois. Un pro, un vrai. Si ses agissements en piste ont souvent été condamnables, je garde néanmoins un bon souvenir de l’homme, pour le peu que j’ai pu en voir. Je me souviens aussi d’un petit tête-à-tête fort sympathique avec Mika Hakkinen, avec lequel j’avais franchement rigolé. C’était avant son terrible accident au Grand Prix d’Australie, en 1995. Les stars ne m’ont jamais fait suer ; au contraire, ce sont elles qui étaient les plus faciles à interviewer. De vrais champions.

J’ai couvert le Grand Prix du Canada jusqu’en 1999, sans interruption. Et franchement, je me suis fait ch… plus souvent qu’autrement. Dès que les courses de soutien étaient terminées et que je devais me concentrer sur la F1, je n’avais plus de plaisir. Être fan, c’est une chose; être journaliste, c’est autre chose. Je ne vous ferai pas pleurer sur mon sort ; je vous dis seulement que j’ai eu infiniment plus de plaisir à couvrir l’IndyCar, l’Indy Lights, la formule Atlantique et à suivre les pilotes québécois. Certains sont même devenus des amis et j’ai le privilège de les côtoyer encore.

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