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Caméras corporelles des policiers: au coeur de l'action à Toronto

03/06/2015 12:53 EDT | Actualisé 03/06/2015 12:54 EDT
Radio-Canada/Christian Noël

Pendant que plusieurs grandes villes comme Montréal et Ottawa songent à équiper leurs policiers de caméras corporelles, la ville de Toronto vient d'entamer un projet pilote d'un an. Nous avons obtenu un accès exclusif à l'une des premières escouades à porter ce nouvel outil de travail.

Un texte de Christian Noël

Le sergent Bernie Hawko inspecte sa bicyclette, ajuste son casque, vérifie son arme de poing, prêt pour une patrouille de routine. Mais c'est surtout de son nouvel outil qu'il se préoccupe : il ajuste minutieusement sa caméra corporelle installée sur son plastron.

« On s'habitue à la porter. Après quelques minutes, on oublie même qu'elle est là »

vélo police

Les 6 agents de l'escouade à vélo de la division 43 à Scarborough sont équipés d'une caméra corporelle liée directement à leur matricule. Ils patrouillent un quartier chaud de Toronto, tristement célèbre pour ses gangs de rue et la fusillade de Danzig, lors d'un été particulièrement meurtrier en 2012.

Le projet pilote de Toronto en chiffres

  • Durée : 12 mois
  • Coût : 500 000
  • Ampleur : 100 agents avec des caméras sur leur uniforme
  • Sauvegarde : vidéos conservées pour un minimum de 12 mois et un maximum de 11 ans

La caméra et le public

Premier arrêt de la patrouille : un édifice à logements qui est souvent la cible de plaintes. Aujourd'hui, un homme intoxiqué, qui boit de l'alcool en public, est interpellé par les policiers.

Les agents mettent leur caméra en marche juste avant d'arriver sur les lieux. L'un d'entre eux filme l'interrogatoire du suspect, d'autres parlent avec des témoins, un autre tourne la scène de loin.

« On prend des images des canettes de bières ouvertes, de nos interactions avec les gens, et tout ça est archivé à la fin de notre quart de travail », explique le sergent Hawko.

Se protéger des poursuites

Les policiers de Toronto ont eu leur lot de problèmes. Accusations de profilage racial et de brutalité, notamment lors du G20 et de la mort de Sammy Yatim, un adolescent tué de huit balles par un policier en 2013. Des actions policières qui ont été tournées par des témoins avec leur téléphone cellulaire, qui se sont retrouvées sur Internet et qui ont soulevé un tollé dans la population, comme les cas mortels de Michael Brown et Eric Garner aux États-Unis.

À Toronto, les caméras corporelles « permettent de documenter nos intervention dans la communauté », estime le superviseur du programme, Mike Bransky, mais aussi, peut-être, de se protéger contre des poursuites. « On espère créer une relation de confiance avec le public, et aussi être capable de présenter de meilleures preuves devant les tribunaux », explique M. Bransky.

Certaines villes américaines rapportent que le port de la caméra corporelle a fait diminuer l'utilisation de la force excessive et aussi le nombre de plaintes contre les policiers.

D'autres policiers munis de caméras corporelles

San Diego (projet-pilote de janvier 2014 à janvier 2015)

  • Plaintes contre les policiers : -40 %
  • Utilisation de la force physique : -46 %
  • Utilisation du poivre de cayenne : -30 %

Rialto (en vigueur depuis 2012)

  • Plaintes contre les policiers : -88 %
  • Utilisation de la force : -60 %

Calgary (projet-pilote)

30 vidéos utilisés lors de procédures judiciaires, dont 13 cas qui ont été résolus plus rapidement en raison de la preuve visuelle.

Appel d'urgence

L'escouade à vélo vient de donner un billet d'infraction à l'homme qui buvait en public, quand une alerte retentie à la radio. « Coups de feu tirés. Un homme est mort dans sa voiture, dans le stationnement d'une station-service. » Tous les agents disponibles doivent se rendre sur les lieux.

caméras

Arrivé sur les lieux, on voit un homme en état de choc qui hurle de désespoir, une voiture aux portières ouvertes, des débris qui jonchent le sol et des badauds qui s'attroupent. Les caméras des policiers captent la scène sous tous ses angles.

« Maintenant, on entre en mode enquête, explique le sergent Hawko. Les caméras vont peut-être capter des choses qu'on n'avait pas vues au départ. Un objet au sol, la plaque d'immatriculation d'une voiture qui quitte les lieux, des spectateurs qui sont des témoins potentiels. Tout ça peut être utile plus tard aux enquêteurs de la division des homicides. »

Vie privée

L'Association canadienne des libertés civiles s'inquiète toutefois du respect de la vie privée. « Il ne faudrait pas que les caméras corporelles deviennent des outils de surveillance de masse », avertit l'avocate Sukyana Pillay. « Il faut protéger la vie privée des gens qui se trouvent sur place par hasard. »

Les policiers assurent qu'ils ont reçu une formation intensive pour les sensibiliser aux questions de vie privée.

De retour sur la scène de la fusillade, les policiers équipés de caméras interrogent des témoins. « On leur indique que la conversation est enregistrée et on leur demande si ça les dérange, explique le sergent Hawko. S'ils ne veulent pas être filmés, l'agent a la discrétion de mettre fin à l'enregistrement. On ne veut surtout pas s'empêcher d'obtenir de l'information parce qu'un témoin se sent intimidé. »

caméras

Archivage

Dans une petite salle glauque du poste de police 43 de Toronto, l'agent Ikram Zaheed s'installe devant un écran d'ordinateur. Il prend sa caméra corporelle et la branche au serveur. En moins de 10 minutes, ses enregistrements sont sauvegardés, et accessibles partout sur le réseau des services de police.

« Qui y aura accès? », demande l'avocate Sukyana Pillay. Aux États-unis, certaines images sensationnelles se sont retrouvées sur YouTube, parce qu'elles avaient été mal protégées.

La police de Toronto assure qu'elle s'est prémunie contre ce genre de fuite. « Les images sont protégées par un mot de passe, explique l'agent Zaheed. Seul le policier qui les a tournées et les superviseurs y ont accès. »

À Toronto, les images sont préservées pendant au minimum un an, et peut-être même jusqu'à 11 ans si elles sont liées à des procédures judicaires.

C'est beaucoup trop long, estime l'Association canadienne des libertés civiles. « Les images devraient être effacées après 3 mois, selon Sukyana Pillay, à moins qu'elles soient liées à une procédures judiciaires ».

Outil ou béquille?

Quand il revoit son tournage à la fin de la journée, ça l'aide à mettre ses notes à jour. « Parfois un détail m'a échappé, comme la couleur du chandail du suspect, des choses comme ça. Ça me rafraîchit la mémoire. »

« Il ne faut pas non plus que ça deviennent une béquille, précise le sergent Hawko. Il faut quand même se fier à notre mémoire et à nos instincts de policiers. Ce n'est qu'un outil supplémentaire », et la technologie peut parfois faire défaut.

Une fois le projet pilote terminé, la police de Toronto présentera son rapport à la Ville. C'est le conseil municipal qui devra décider s'il ira ou non de l'avant avec un programme élargi.

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