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11/05/2015 03:54 EDT | Actualisé 11/05/2015 03:54 EDT

Grève: les jeunes fuient les débats sur Facebook depuis le printemps érable

PC

Annie, 23 ans, a cessé d'avoir des discussions politiques sur Facebook après avoir été la cible d'attaques personnelles durant la grève étudiante de 2012. Paul, lui, s'est découragé de défendre ses positions en voyant la facilité avec laquelle les discussions virtuelles pouvaient déraper. Léa en est venue à couper les ponts avec un ami du secondaire.

Un texte de Marie-Ève Maheu

Ces jeunes, dont les noms sont fictifs, ont tous en commun d'avoir participé à une récente étude sur le printemps érable et la circulation de l'information sur les réseaux sociaux, commandée par le Centre d'étude sur les médias de l'Université Laval.

Un des constats : Facebook n'est pas l'espace de débats qu'on croyait.

Parmi la trentaine de participants à l'étude, âgés de 18 à 25 ans en 2012, la majorité ont raconté s'être abstenus à un moment ou l'autre de commenter ou de réagir pour éviter la confrontation.

« L'idée revenait souvent que ça ne sert à rien de débattre sur Facebook, que ça tourne au vinaigre. Selon les participants, Facebook n'est pas un lieu propice à une véritable discussion politique », explique Guillaume Latzko-Toth, un des trois chercheurs qui ont mené l'étude.

Il affirme que la grève de 2012 a été la première occasion d'observer aussi clairement au Québec l'appropriation de Facebook pour faire circuler l'information. « Mais si on espérait trouver un véritable débat public, il faudra repasser », conclut le professeur au département d'information et de communications de l'Université Laval. Un constat qui est toujours d'actualité, selon lui.

Les jeunes avec qui il s'est entretenu ont vite été échaudés. « Chaque fois que nos participants se sont aventurés à débattre, les conséquences ont été assez fâcheuses. Ça pouvait rapidement déraper et entraîner toutes sortes de conséquences négatives sur les relations hors ligne entre ces personnes. »

Par exemple, Léa, une étudiante de 24 ans, raconte : « Je me rappelle... j'avais un gros débat avec un ami du secondaire qui était quand même militant, si on veut, et qui avait dit qu'on était juste des caves d'avoir fait ça [des dommages importants à l'intérieur du cégep en réaction à l'irruption des policiers]. Et ce gars-là, je ne lui ai plus jamais reparlé après, tu sais. »

Annie, une jeune femme non étudiante de 23 ans, n'en pouvait plus des confrontations. « Il y avait des gens... c'était des insultes personnelles, c'était rendu ridicule, des intrusions dans ta vie privée. Tu ne viens pas faire une intrusion dans ma vie privée par Facebook pour ensuite me ressortir ça dans un débat sur les gaz de schiste. Ça fait que j'ai arrêté ça, je trouvais que c'était malsain. »

Les chercheurs parlent ni plus ni moins d'une « norme » qui semble s'être créée : « il faut éviter de débattre sur Facebook ».

« Au tout début, j'ai utilisé Facebook pour dire des affaires comme Monsieur et Madame Tout-le-Monde. J'ai vu les réactions [...], la perte de contrôle, le dérapage. »

— Paul, étudiant de 24 ans

Exclus pour des fautes de français

Autre constat intéressant de l'étude : l'importance de la qualité de la langue pour pouvoir participer aux discussions. « Les personnes dans les échanges qui faisaient beaucoup de fautes de français se faisaient disqualifier. On leur disait : "quand tu sauras écrire, tu reviendras débattre" », explique Guillaume Latzko-Toth.

« Le débat en ligne suppose une certaine éloquence, donc une maîtrise de la langue écrite qui exclut de facto certaines personnes qui sont moins habiles à manier les mots. »

— Guillaume Latzko-Toth

Les chercheurs ont aussi remarqué l'utilisation très répandue de contenus « préfabriqués » et souvent visuels, comme des mèmes (une photo avec du texte), des vidéos, mais aussi des blogues, des éditoriaux, etc.

Les chercheurs soulignent parmi les vidéos les plus partagées celle de « Gaétan Maudit pète sa coche sur la hausse », dans laquelle le blogueur démonte en 15 minutes les principaux arguments pour la hausse et contre la grève. La capsule a enregistré près d'un demi-million de vues.

« Ça peut être une façon pour les individus qui sont moins habiles avec les mots de prendre part à la discussion en utilisant le visuel plutôt que l'écrit », affirme M. Latzko-Toth.

Pas vain

Malgré tout, Guillaume Latzko-Toth croit que les réseaux sociaux ont pu contribuer au débat social du printemps érable, en agissant comme caisse de résonnance de contenus pertinents selon les opinions de chacun. « Dire le contraire serait très injuste », dit-il.

Les chercheurs notent aussi que les étudiants très engagés (pour ou contre la grève) étaient plus enclins à prendre part à des débats en ligne, notamment sur les pages Facebook de leurs associations.

L'étude « Circulation de l'information sur les médias sociaux pendant la grève étudiante de 2012 au Québec » repose sur des entretiens menés auprès de 30 jeunes de 18 à 25 ans (20 étudiants, 10 non étudiants) et sur l'analyse de leurs activités sur Facebook durant des périodes précises.

Pour la consulter, cliquez ici.

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