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Seconde Guerre mondiale - défilé du 9 mai: le patriotisme exacerbé de la Russie

09/05/2015 04:54 EDT | Actualisé 09/05/2015 04:55 EDT
ASSOCIATED PRESS
Russian soldiers march during the Victory Parade marking the 70th anniversary of the defeat of the Nazis in World War II, in Red Square in Moscow, Russia, Saturday, May 9, 2015. (AP Photo/Alexander Zemlianichenko, Pool)

Grandiose, historique, d'une ampleur sans précédent... les autorités russes ne ménagent pas les épithètes pour décrire le défilé du 9 mai, qui a eu lieu samedi à Moscou, commémorant la victoire des troupes russes sur les nazis, il y a 70 ans.

Un texte de Raymond Saint-Pierre

Pour le Russe moyen, le 9 mai reste l'une des fêtes les plus importantes de l'année, souvent plus importante que Noël ou la Pâque orthodoxe. Après tout, 27 millions de Russes sont morts lors de la Seconde Guerre mondiale. Environ 250 000 personnes ont d'ailleurs participé au défilé, dans ce qu'on a appelé le Régiment immortel, en arborant des photos de parents ou de proches, victimes de cette guerre. Il s'agissait sans doute du moment le plus touchant de tout l'événement, où les armes avaient d'abord pris toute la place.

Défilé du 9 mai en Russie

Cette année, bien des facteurs ont contribué à en faire un événement unique, pour ce qu'on y a vu, et ce qu'on n'y a pas vu.

Moscou avait invité 68 chefs d'État et de gouvernement à assister au défilé; il n'y en aura eu que 22, dont le président chinois Xi Jinping, l'indien Narenda Modi et le Cubain Raul Castro. Kim Jong-un, le leader nord-coréen dont on avait annoncé la venue, a changé d'idée il y a quelques jours et est resté à la maison. Aucun chef d'État ou de gouvernement des pays alliés qui ont, eux aussi, combattu les nazis n'était sur place. La chancelière allemande Angela Merkel ne se rendra dans la capitale russe que dimanche.

Et pour ajouter l'insulte à l'injure, les présidents d'un groupe de pays qui ont été libérés par l'Armée rouge, il y a 70 ans, ont décidé d'aller célébrer en Pologne, près de Gdansk, la fin de cette guerre. On parle ici de ceux de la Lituanie, de la Bulgarie, de l'Ukraine, de l'Estonie, de la Roumanie, de la République tchèque, et de la Croatie.

Tous ces pays veulent dénoncer l'annexion de la Crimée et l'appui de la Russie aux rebelles qui combattent dans l'est de l'Ukraine.

Évidemment, toutes ces absences sont loin de plaire au régime Poutine. Le politologue Sergey Markov, un proche de Vladimir Poutine, est très éloquent à ce sujet. « On nous attaque encore, dit-il, les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne et d'autres anciens alliés attaquent la Russie, comme l'avaient déjà fait Napoléon et Hitler il y a plusieurs années. »

Il ajoute, en applaudissant : « Je suis sûr qu'Hitler applaudit la décision du président américain, du premier ministre du Canada, de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne. Beau travail, les gars, la Russie m'a écrasé et maintenant c'est vous qui attaquez la Russie ».

L'analyste et commentateur Dmitri Babitch ajoute que ces absences ne touchent pas vraiment le Russe moyen, qui pense que de toute façon « l'Occident ne nous aime pas, et a toujours été contre nous ».

Le tank Armata T-14

La parade du Jour de la victoire vise à promouvoir le patriotisme russe, la fierté, à projeter une image de force, de puissance, et l'événement prend une ampleur inédite. Pas moins de 16 000 soldats défileront accompagnés de 194 unités blindées, de 143 avions et hélicoptères et même de 1300 militaires étrangers (Chinois, Serbes et Indiens).

Mais ce sont les nouvelles machines de guerre qui ont attiré l'attention de tous, au cours des trois répétitions qui ont complètement paralysé le cœur de Moscou, ces derniers jours. On a enfin pu voir le fameux tank Armata T-14, qui serait supérieur à tout ce qui s'est fait jusqu'ici. Il comprendrait un habitacle blindé protégeant l'équipage de trois personnes qui commanderaient de cette « bulle » isolée les systèmes d'armements du blindé et sa tourelle robotisée. On dit que c'est en quelque sorte un précurseur des tanks-drones.

Il y avait aussi un nouveau dispositif de défense aérienne lors du défilé de samedi.

En fait, la Russie affirme sa puissance militaire restaurée. Malgré les sanctions économiques, la chute du rouble et des prix du pétrole qui minent l'économie et qui ont forcé les différents ministères à se serrer la ceinture, Vladimir Poutine protège les budgets de la Défense et poursuit la modernisation de son armée, qui est la quatrième du monde en importance.

La parade veut démontrer à la population que, même si l'économie est en difficulté, la Russie peut encore se protéger contre les attaques dont elle est la cible.

Autre son de cloche dans toutes ces célébrations, Andrei Piontkovsky, une des personnalités de l'opposition, jette un regard bien différent sur cette puissance militaire et celui qui la contrôle, Vladimir Poutine : « Il est dangereux, très dangereux, parce qu'il vit dans une autre réalité, et n'oubliez pas qu'il contrôle le plus grand arsenal nucléaire du monde, et qu'il s'en sert constamment pour faire du chantage ».

Malgré tout, ces commémorations sont aussi une façon de faire mousser la cote de popularité de Vladimir Poutine qui, selon les sondages, atteindrait toujours les 80 %. Il y a quelques jours, de jeunes créateurs lançaient une nouvelle gamme de t-shirts. Les profits de leur vente doivent aller à des vétérans et aussi à des écoliers. Quand nous avons fait remarquer à un des créateurs, Ivan Erchov, que sur les 9 nouveaux t-shirts, on ne voyait que des photos de M. Poutine, aucune de combattants de l'époque, il nous a répondu : « Notre vainqueur, en ce moment, c'est notre président Poutine... c'est le visage de notre Russie, on l'aime, Poutine. »

Le paria aux yeux des démocraties occidentales reste, chez les siens, le symbole par excellence d'une Russie patriote.

Pourquoi célébrer le 9 mai?

Contrairement au reste de l'Europe, la Russie célèbre la capitulation de l'Allemagne nazie le 9 mai puisque Joseph Staline, qui dirigeait l'URSS lors de la Seconde Guerre mondiale, a contesté la signature du traité de capitulation du 7 mai 1945 à Reims. Staline a exigé que le traité soit signé à Berlin. Le deuxième traité, celui du 8 mai, a donc été signé peu avant minuit, à Berlin. À l'heure de Moscou, ce traité a été signé le 9 mai. En tenant compte du décalage horaire entre Berlin et Moscou, Staline a pu imposer le jour de célébration le 9 mai, plutôt que le 8 mai.