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Fête des Travailleurs : comment le Québec se compare-t-il au reste du monde?

01/05/2015 05:40 EDT | Actualisé 01/05/2015 05:40 EDT
PC via Radio-Canada.ca

Chaque 1er mai, la fête des Travailleurs est toujours soulignée ici, comme ailleurs dans le monde, par des marches et des actions diverses portant sur les droits du travail. Mais la mobilisation est habituellement plus importante en Europe, par exemple, qu'au Canada. Comment expliquer cette différence?

Un texte de Mathieu Gobeil

Pour répondre à la question, il faut d'abord remonter aux origines de la fête des Travailleurs, rappelle Thomas Collombat, professeur au Département des sciences sociales de l'Université du Québec en Outaouais.

Le 1er mai 1886, aux États-Unis, des centaines de milliers d'ouvriers qui n'ont pu obtenir la journée de travail de huit heures, contrairement à nombre de leurs confrères, entament une grève générale. S'ensuivront à Chicago des manifestations et une répression policière qui feront plusieurs morts. En hommage aux événements de Chicago, l'Internationale socialiste décide d'organiser chaque 1er mai une manifestation sur ce thème.

« Contrairement à plusieurs pays qui ont fait du 1er mai un jour férié, ce n'est pas le cas aux États-Unis et au Canada. Quand le 1er mai a été réapproprié par l'Internationale socialiste [en 1889], les patrons aux États-Unis voyaient un danger s'ils autorisaient les travailleurs à célébrer ce jour-là. »

— Thomas Collombat, professeur au Département des sciences sociales de l'Université du Québec en Outaouais

La Fédération américaine du travail était aussi d'accord pour fixer plutôt une fête du Travail en septembre. « Toute une partie des syndicats américains n'étaient pas des syndicats de transformations sociales. Ils voyaient d'un mauvais oeil le fait de reprendre des idées radicales ou transformatrices. Donc, de concert avec les patrons et le gouvernement, nous en sommes arrivés aux États-Unis et au Canada à un consensus pour que le jour férié soit en septembre », poursuit Thomas Collombat.

Et même si cette journée a longtemps été marquée par des manifestations, « c'était plus de l'ordre de la procession, très formel, pas très revendicateur. On célébrait la concordance sociale des ouvriers avec les employeurs ». Le 1er mai a quant à lui toujours été une journée dans le monde pour souligner les luttes, les transformations sociales, par de grands rassemblements, soutient Thomas Collombat.

Pour comprendre les différences, il faut aussi comparer les traditions européennes et nord-américaines en matière d'engagement social et politique, affirme pour sa part Mircea Vultur, professeur à l'INRS - Urbanisation, Culture et Société.

« Les sociétés européennes ont toujours eu une forte tradition de luttes sociales, où les revendications traditionnelles des travailleurs passaient par la politique », dit-il. « Le mouvement ouvrier en Europe est beaucoup plus politisé qu'ici et très lié aux partis politiques. Aussi, ce sont des sociétés qui ont des protections sociales et des acquis plus forts qu'au Québec ou en Amérique du Nord », ajoute-t-il.

Mircea Vultur rappelle également que les effets de la crise se sont fait sentir plus profondément en Europe qu'au Canada, ce qui explique la mobilisation particulièrement importante ces dernières années en Espagne ou en Grèce, pour ne citer que ces deux cas.

La situation particulière des pays émergents

De grandes villes asiatiques ont connu des manifestations importantes ces dernières années à l'occasion de la fête des Travailleurs. Par exemple, à Dacca, au Bangladesh, en 2013, des dizaines de milliers de protestataires en colère ont réclamé justice pour les centaines d'ouvriers tués dans l'effondrement d'un immeuble abritant des ateliers de textile.

« Dans les pays émergents, ce sont des contestations pour acquérir des droits. C'est la construction de la société salariale. C'est une jungle au chapitre des droits du travail à l'heure actuelle. »

— Mircea Vultur, professeur à l'INRS - Urbanisation, Culture et Société.

« Beaucoup n'ont pas de droits et revendiquent des droits minimaux. C'est comme les sociétés occidentales des années 1960. Le droit du travail reste à construire », explique Mircea Vultur, qui met en contraste cette situation avec celle de l'Amérique du Nord ou l'Europe, où les syndicats tentent plutôt de préserver les acquis en matière de droit du travail.

« Au Brésil, par exemple, les revendications des travailleurs portent surtout sur la formalisation du travail, pour que soient reconnus les emplois du secteur informel, ou au noir, ce qui représente la situation de millions de travailleurs », renchérit Thomas Collombat. On veut des protections sociales, ce qui va de pair avec l'idée de mieux partager la richesse. »

D'autres pays comme la Chine, où se trouve le plus grande centrale syndicale au monde (la Fédération panchinoise des syndicats, associée au Parti communiste au pouvoir), célèbrent bien la fête des Travailleurs sur le plan symbolique, mais font bien peu pour les travailleurs, rappelle Thomas Collombat. La Chine ne reconnaît pas les syndicats indépendants. Concrètement, il y a des grèves en Chine au niveau local, mais on en entend très peu parler à cause de la censure et de la répression, souligne-t-il.

Le cas du Québec

La Belle Province est un cas à part sur le continent nord-américain. Depuis les années 1970, la mobilisation y est plus forte le 1er mai qu'ailleurs au Canada ou aux États-Unis, même si la journée n'est pas fériée, rappelle M. Collombat. « Ça reflète une plus grande radicalité des organisations syndicales ici, qui ont décidé dans les années 70 de rompre avec la tradition de concordance avec les patrons. Le mouvement d'affirmation nationale a aussi joué un rôle. On se rapproche plus [de l'esprit] du mouvement international du 1er mai. »

Thomas Collombat soutient aussi que la journée n'est pas célébrée de façon unitaire. « Ce ne sont pas seulement les centrales syndicales, mais aussi les étudiants, les groupes de chômeurs. On en fait un mouvement qui cherche le changement social et qui n'est pas juste un agent de revendication corporatiste ». Il rappelle que la mobilisation varie d'une année à l'autre, souvent en fonction des thèmes qui sont mis en avant, comme lors du lock-out au Journal de Montréal, ou lors de la grève étudiante de 2012.

Photo : PC/JACQUES BOISSINOT (1er mai 2002, Québec)

La mobilisation chez les jeunes

« Aujourd'hui, au Québec, la mobilisation est plus difficile, reconnaît pour sa part Mircea Vultur. C'est [en partie à cause de] l'accent mis sur la préservation des acquis de la main-d'œuvre », dit-il. « Une partie de la main-d'œuvre ici est syndiquée, mais une grande partie n'est pas protégée. Ceux qui manifestent, ce sont les groupes socioprofessionnels qui sont bien organisés. Ce sont les plus bruyants et les plus visibles dans l'espace social. En général, la nouvelle main-d'œuvre et surtout les nouvelles générations qui entrent sur le marché du travail n'ont pas cette tendance à la mobilisation collective », soutient M. Vultur.

Il avance qu'à l'intérieur de syndicats, les jeunes au statut précaire peuvent se sentir discriminés par rapport aux travailleurs plus âgés en raison du principe d'ancienneté. « Ce sont des discriminations qui sont inscrites dans les conventions collectives. Ça éloigne la main-d'œuvre plus jeune [du mouvement syndical]. C'est une préoccupation. » Ses recherches ont montré que les jeunes travailleurs sont plus nombreux à vouloir négocier individuellement leurs conditions de travail avec l'employeur. « Les jeunes veulent aimer leur travail, avoir une bonne ambiance, de la sociabilité, de la reconnaissance, du prestige, etc. Ce sont des finalités différentes d'il y a 30 ans », soutient-il.

Pour Thomas Collombat, la mobilisation stagne parce que ce sont les secteurs d'emplois plus précaires, comme la restauration, les services de l'informatique ou le service à la clientèle, où l'on retrouve davantage de jeunes qui sont difficiles à rejoindre pour les syndicats. « Ces secteurs ne correspondent pas aux milieux traditionnels, soit l'usine, l'entreprise et l'école. C'est d'abord un enjeu structurel. Les syndicats ont de la misère à aller rejoindre les précaires là où ils sont », juge-t-il.

« Il serait faux de dire que les jeunes ne sont pas intéressés par l'action collective, dit-il. Il y a du travail à faire du côté des syndicats pour convaincre ces personnes de faire des actions collectives ». Certains gains notables sont à souligner. Il cite par exemple la syndicalisation des auxiliaires de recherche des universités ces dernières années. « Ça montre que quand une campagne est faite sérieusement, on peut aller chercher les jeunes aux emplois précaires pour l'action collective. »

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