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Des locomotives à prix d'or qui ne servent qu'à moitié

02/04/2015 10:46 EDT | Actualisé 02/04/2015 10:54 EDT

L'AMT a payé 270 millions de dollars pour acquérir des locomotives au diesel et à l'électricité. Or, les trois quarts ne roulent qu'au diesel, même si elles ont coûté deux fois plus cher pour une technologie qui ne sert pas. Un achat fait sous la présidence de Joël Gauthier, dont les relations avec Bombardier entre autres ont été examinées par les enquêteurs de l'UPAC. Dans un courriel qu'il nous a fait parvenir jeudi matin, Joel Gauthier commente pour la première fois l'enquête et accuse l'UPAC d'avoir menti.

Un texte de Marie-Maude Denis et de Martyne Bourdeau

Pour le train de l'Est, l'Agence métropolitaine de transports (AMT) avait besoin de cinq locomotives bimodes, et ce, parce qu'une partie seulement du trajet est électrifié. C'est ainsi que l'Agence a acheté des locomotives bimodes de Bombardier. Une technologie de pointe qui coûte beaucoup plus cher, selon Jean Lachance, qui a 50 ans d'expérience dans le domaine ferroviaire.

« Le prix d'une locomotive bimode est près de trois fois celui d'une locomotive électrique et près de deux fois le prix d'une locomotive diesel. [...] On a acheté quelque chose qui n'était pas essentiel, et même qu'on n'avait pas besoin. »

Jean Lachance, consultant ferroviaire

Chaque locomotive a coûté 13,5 millions de dollars. En invoquant un projet d'électrification des trains de banlieue, l'AMT a quadruplé la commande et a acheté 20 locomotives, au coût total de près de 270 millions de dollars. Sept ans après leur achat, les 20 locomotives sont en service, mais 75 % d'entre elles ne roulent qu'au diesel.

« Il n'y avait aucune étude à l'AMT à ce moment-là qui justifiait le besoin d'acquisition. Il n'y avait aucune étude sur l'électrification future des trains de banlieue en termes de coûts, en termes de faisabilité. »

Gérald Lauzé, ex-employé de l'AMT

M. Lauzé était le professionnel responsable de l'achat de matériel roulant à l'AMT. Il affirme qu'au moment de l'achat des 20 locomotives bimodes, aucune négociation sérieuse pour l'acquisition et l'électrification de tronçons n'était en cours avec le CN et le CP, les propriétaires des deux tiers des voies ferrées où circulent les trains de l'AMT.

L'AMT fait valoir qu'elle a encore un projet d'électrification et que les locomotives bimodes seront nécessaires lorsqu'il se concrétisera. L'Agence dit attendre que Québec finance le projet. « En mode planification et réalisation, on est plus dans un horizon de 10 à 15 ans », explique Stéphane Lapierre, vice-président de l'AMT. Dans 15 ans, les locomotives livrées en 2011 auront 20 ans.

« Le temps passe, le temps passe et quand on va en avoir besoin pour l'électrification, elles vont avoir pris de l'âge et la technologie va avoir évolué. »

Jean Lachance, consultant ferroviaire

Et le ministère des Transports nous a indiqué qu'aucune négociation n'est en cours avec le CN et le CP pour acquérir des tronçons à électrifier.

Joël Gauthier défend cette décision

Dans un courriel en réponse à nos questions, Joël Gauthier a qualifié l'achat des locomotives bi-modes de « grande réussite ». Il fait valoir que cela a permis de « renouveler la flotte vieillissante et obsolète de locomotives, en achetant des locomotives neuves offrant ainsi une fiabilité de service largement accrue aux clients ! et uniformiser la flotte permettant de réduire les coûts d'entretien et donner plus de flexibilité pour l'utilisation des locomotives sur toutes les lignes du réseau ».

Il soutient également que la commande conjointe avec New Jersey Transit, a « permis de réduire les coûts de recherche et développement et partager le risque avec une autre autorité ».

L'exemple de Go Transit

Les locomotives bimodes de Bombardier ont été acquises par l'AMT en 2008, au terme d'un appel d'offres conjoint lancé par New Jersey Transit et l'AMT. À la même période, l'agence des trains de banlieue Go Transit à Toronto a acquis 27 locomotives diesel de nouvelle génération au coût de 4,2 millions de dollars chacune, c'est-à-dire trois fois moins cher que les bimodes. Selon tous les spécialistes que nous avons consultés, c'est ce que l'AMT aurait dû faire, compte tenu de l'état embryonnaire de son projet d'électrification.

Joël Gauthier, l'UPAC et Bombardier

Joël Gauthier a été PDG de l'AMT de 2003 à 2012. Près de deux ans après son départ, l'existence d'une enquête pour fraude et abus de confiance a été initiée par l'Unité permanente anticorruption (UPAC) a été mise au jour. Notons que Joël Gauthier ne fait l'objet d'aucune accusation, et que l'UPAC n'a pas voulu confirmer si l'enquête est toujours en cours.

Selon le mandat de la perquisition qui s'est tenue dans les bureaux de l'AMT, en 2014, Joël Gauthier est soupçonné d'avoir entretenu des liens de proximité avec des dirigeants d'entreprises qui ont obtenu des contrats de l'AMT sous sa présidence. Notamment en acceptant des repas, des billets de spectacles et des invitations dans des loges pour des parties de hockey.

Les entreprises et les dirigeants mentionnés dans le mandat de perquisition sont :

- Joe Borsellino, président de Garnier Construction;

- Jean-Pierre Sauriol, ex-président de Groupe Dessau;

- Frank Minicucci, président de Gestion Investmin inc, ex-responsable de la firme Simard-Beaudry;

- Yves Cadotte, ancien vice-président principal et ex-directeur général Division Transport, Infrastructures et Bâtiments chez SNC-Lavalin.

Bombardier est ainsi nommée pour la première fois dans une enquête de l'UPAC. Ann MacDonald, la vice-présidente au développement des affaires et ventes chez Bombardier Transports Amériques, a d'ailleurs été interrogée par les enquêteurs. Elle a confirmé que Bombardier a invité Joël Gauthier dans sa loge au Centre Bell, ainsi qu'à la finale de hockey masculin aux Jeux olympiques de Vancouver, en 2010.

Au sujet de cette invitation, une ancienne vice-présidente de l'AMT a déclaré aux policiers que Joël Gauthier l'avait invité à se rendre aux Olympiques, mais qu'elle avait refusé parce qu'elle ne trouvait pas l'idée éthique.

C'était en février 2010, et Bombardier venait tout juste d'obtenir un contrat d'entretien avec l'AMT. Le porte-parole de Bombardier Marc-André Lefebvre a tenu à préciser que Joël Gauthier s'était présenté de lui-même à la loge de Bombardier, que l'entreprise n'avait pas payé son voyage à Vancouver. Cette version des faits a été reprise par Joël Gauthier dans la lettre qu'il nous a fait parvenir.

Aucune accusation n'a été portée dans cette affaire. Pour la première fois, Joël Gauthier se défend et pourfend le travail de la police. Voici de larges extraits du courriel qu'il nous a fait parvenir jeudi matin :

« Ce sujet étant sous enquête depuis près de 2 ans ( j'ai rencontré l'UPAC à plusieurs reprises en 2013), je verrai en temps et lieu, à réagir à leurs allégations si des accusations sont finalement portées. »

Joël Gauthier attaque la crédibilité de l'enquêteur qui a rédigé le mandat de perquisition de l'UPAC « (le policier a) menti, à au moins 3 occasions dans (...) le mandat de perquisition, le tout afin de convaincre un juge d'émettre ce mandat de perquisition. »

L'ancien PDG de l'AMT croit que « peut-être cela fait il en sorte d'expliquer la lenteur de l UPAC ou du DPCP à prendre position dans ce dossier. »

Joël Gauthier admet quelques faits contenus dans le mandat de perquisition. « (...) je peux aisément vous confirmer qu'effectivement, il me soit arrivé d'accepter des invitations de temps à autre à des matchs de hockey, ou événements culturels. Que telles invitations ont impliqué à certaines occasions des représentants autres de l'AMT ; très, très, très, très, souvent des représentants de la STM ou de la Ville de Montréal, ainsi qu'un nombre incalculable de fonctionnaires du MTQ ( de sous ministre - adjoint , aux différents directeurs ou autres, de même que des spécialistes du MTQ ou fonctionnaires divers...) » Joël Gauthier se défend d'avoir fait quoi que ce soit d'illégal : « (de) telles invitations, en ce qui me concerne, n'étaient pas illégales, faisaient partie de mon devoir de représentation de l'AMT et j'ai peine à croire, qu'à l'époque cette conduite était illégale. De nos jours, il semble que cela soit démonisé, autre temps, autres moeurs diront certains... »

Des relations privilégiées

Gérald Lauzé, professionnel responsable de l'achat de matériel roulant à l'AMT, nous a lui aussi parlé de la générosité de Bombardier envers les employés de l'AMT.

« Bombardier avait une loge pour le hockey et invitait ses clients actuels, potentiels ou futurs assez régulièrement. Et c'était les gens de la direction [de l'AMT] qui étaient invités à ce moment-là. »

Gérald Lauzé

« C'était assez populaire, je n'ai pas souvent entendu des gens refuser d'y aller. J'y suis allé à quelques reprises, et à un moment donné, autour de 2003, j'ai commencé à me poser des questions sur des relations de proximité et j'ai mis fin à ces occupations-là, hockey ou invitations à d'autres activités. »

Le porte-parole de Bombardier dit ne voir aucun problème dans ces pratiques, dans le cadre du développement des affaires de l'entreprise. Mais Gérald Lauzé croit que le gouvernement n'avait pas tout son sens critique quand il s'agit de Bombardier.

« La mentalité qui était répandue à l'époque c'était : "qui de mieux que Bombardier pour nous conseiller?" »

Gérald Lauzé

Concrètement, dans les années 90, le gouvernement a accordé de gré à gré un contrat de 100 millions de dollars à Bombardier pour construire les voitures électriques du train de banlieue Deux-Montagnes.

« C'est Bombardier qui avait été auparavant engagé par le gouvernement pour écrire le devis technique du matériel roulant », raconte M. Lauzé. « J'ai fait remarquer à mes patrons, à l'époque, qu'à mon avis, c'était comme engager le renard pour faire les plans du poulailler.

Depuis le contrat du métro de Montréal, les plus gros contrats pour du matériel roulant ont toujours été remportés par Bombardier. Souvent sans vraie compétition, malgré certains processus d'appel d'offres.

bombardier

Des promesses d'emplois à La Pocatière

En 2007, le gouvernement annonçait devant un parterre de travailleurs remplis de fierté, l'octroi du contrat de 386 millions pour les voitures multiniveaux de l'AMT. Au micro, le directeur de l'usine et le député et ministre Claude Béchard ont annoncé que ce contrat permettrait le maintien de 600 emplois et le rappel de 50 autres travailleurs au plus fort de la production.

Jamais le chiffre de 650 n'a été atteint, et le maintien de 600 emplois a été de très courte durée, selon les données que nous a fournies Bombardier.

En 2010, les ministres étaient de retour à La Pocatière pour annoncer le contrat du métro de Montréal. Au micro, Nathalie Normandeau, alors ministre responsable du Bas-Saint-Laurent, s'est adressée aux travailleurs en disant : « vous serez donc plus de 775 travailleurs à évoluer ici. » Quelques minutes plus tôt, le premier ministre Jean Charest avait déclaré que « le contrat actuel, c'est du travail pour huit ans ».

Selon Marc-André Lefebvre, porte-parole de Bombardier Transport, c'est la ministre Normandeau qui s'est trompée. Il affirme que l'engagement de l'entreprise était plutôt de maintenir 400 emplois.

En janvier 2015, Bombardier avait annoncé la mise à pied temporaire de 145 travailleurs, ce qui aurait porté le nombre total d'employés à 262 à La Pocatière. Or, jeudi matin l'arrêt de production prévu a été annulé. Une annonce plus détaillée sur ces mises à pied temporaires doit avoir lieu à La Pocatière à 9 heures.

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