DIVERTISSEMENT

Yves Christian Fournier: «Le Québec est inconsciemment raciste»

02/04/2015 02:37 EDT | Actualisé 02/04/2015 04:21 EDT

Il avait abordé le suicide chez les jeunes dans son premier long métrage percutant Tout est parfait. Avec Noir, Yves Christian Fournier récidive dans la violence avec un film coup-de-poing sur les conditions de vie des communautés culturelles de Montréal-Nord. Entrevue.

Yves Christian Fournier ne mâche pas ses mots. Pour lui, le Québec est inconsciemment raciste. Il l’a constaté dès qu’il s’est mis à la réalisation de son nouveau film qui sort dans nos salles dès le vendredi 10 avril.

«On a nos propres ghettos où on enferme une partie de notre population parce qu’elle n’a pas la même origine ou la même couleur de peau», lance-t-il au bout du fil. On fait semblant de faire comme si cela n’existait pas. Pire, on fait comme si ces quartiers n’existaient pas du tout.»

Noir frappe fort. Film choral où les destinées s’entrecroisent et se détruisent sous le coup des règlements de comptes, du trafic de drogue et de la pauvreté. «La vie n’est pas toujours rose, rétorque-t-il. J’ai filmé dans les quartiers difficiles. Je l’ai fait avec humilité en évitant tout jugement.»

Noir, un film d'Yves Christian Fournier

Il a d’ailleurs rencontré à Montréal les mêmes regards de colère qu’il avait pu voir en 2010 à Calliope Project, une zone très dangereuse de La Nouvelle-Orléans. «J’étais là-bas pour la Course Destination Monde, se souvient-il. Le quartier a été démantelé après le passage de l’ouragan Katrina, mais j’ai pu voir de mes propres yeux le quotidien affreux des noirs américains. Ils étaient enfermés dans une véritable prison à ciel ouvert. Ils se sentaient pris comme dans des paniers à crabes.»

Consterné de la place que le Québec fait à la communauté noire, Yves Christian Fournier en rajoute. «Tous les jours, on refuse un emploi ou un appartement à des gens en fonction de leurs origines. Nos préjugés font payer aux Haïtiens de Montréal un lourd tribut. Toutes les enquêtes vous le diront: les Noirs et les Maghrébins sont ceux qui souffrent le plus du racisme au quotidien.»

Réaliser à tout prix

Fournier voulait donc absolument tourner un film sur la réalité des Noirs à Montréal, en particulier ceux qui vivent enfermés dans les ghettos urbains. «Le scénario de Jean-Hervé Désiré est arrivé à ce moment-là, poursuit-il. Quand je l’ai lu, j’ai été enveloppé par cette histoire d’une magnifique sobriété. Il aborde la réalité humaine sans faire la morale. C’est cela qui m’a tout de suite intéressé.»

C’est d’ailleurs sur un sentiment de respect que le cinéaste de 41 ans a décidé de réaliser son deuxième film. Pourtant, beaucoup lui ont dit d’abandonner le projet. Certains à la SODEC ou à Téléfilm Canada – il ne nomme aucun nom – lui ont conseillé de rebrousser chemin. «Personne n’ira voir un film avec des Noirs», m’a-t-on bien fait comprendre.

Qu’importe, il fera tout pour le réaliser son long métrage. Une coproduction avec la France a été d'abord envisagée avant que la collaboration ne tombe à l’eau. Mais c’est là que le réalisateur fait la connaissance de Salim Kéchiouche, l’acteur français d’origine algérienne révélé dans Les amants criminels de François Ozon.

«La chimie est passée entre nous. Même s’il n’y avait plus de coproduction, il n’a pas voulu tirer un trait à sa participation. Alors on s’est fait un plaisir à le faire venir à Montréal. C’est un acteur incroyable avec une forte intensité de jeu.»

Noir a la particularité de réunir des acteurs amateurs et confirmés. «Ce n’est pas facile de trouver des acteurs noirs, explique-t-il. Ils ne peuvent pas vivre de leur métier puisqu’on ne leur offre que trop peu de rôles. Il faut croire qu’on n’est pas rendu au temps où on fera une comédie romantique mettant en vedette deux Haïtiens.»

Sans parler de comédie romantique, des films mettant à l’affiche des noirs, le Québec peut les compter sur les doigts de la main. À ce titre, la France ou les États-Unis ont déjà dans leur cinématographie plusieurs productions phares. On n’a qu’à penser à 8 Miles de Curtis Hanson ou La Haine de Mathieu Kassovitz.

«C’est important d’ouvrir son regard sur les autres. Faire semblant qu’il n’y a pas de problème chez nous ne sert à rien. On l’a vu avec la mort de Fredy Villanueva. Rien n’est encore réglé. Il suffit d’une étincelle et tout peut exploser.»

Noir (NWA) – Les Films Séville – Drame – 124 minutes – En salle le 10 avril 2015 – Canada, Québec.

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