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«Ouïghours, prisonniers de l'absurde», les innocents de Guantanamo (ENTREVUE/VIDÉO/PHOTOS)

16/02/2015 10:35 EST | Actualisé 16/02/2015 10:35 EST

Soupçonnés d’être des terroristes en puissance, vingt-deux musulmans issus de la minorité ouïghoure sont «vendus» aux autorités américaines pour être envoyés à Guantanamo. Au mauvais endroit au mauvais moment, ces hommes passeront de nombreuses années derrière les barreaux avec pour seul espoir une femme traductrice, dorénavant leur seul lien au monde extérieur.

«Ouïghours, prisonniers de l’absurde»

Cette triste saga kafkaïenne nous est racontée dans le nouveau documentaire de Patricio Henriquez en salles depuis vendredi. Pendant trois ans, le réalisateur a suivi trois des prisonniers ouïghours ainsi que Rushan Abbas, la fameuse traductrice.

«J’étais très nerveux, car je ne connaissais pas ces hommes, explique-t-elle au Huffington Post Québec. Comme tout le monde, j’écoutais les informations et je pensais qu’ils pouvaient être coupables d’actes terroristes.»

Rushan Abbas est une des rares civiles à avoir vécu dans la base de Guantanamo. Durant onze mois, cette Américaine, elle-même d’origine ouïghoure, est enrôlée comme interprète par l’armée américaine.

«Au fur et à mesure des interrogatoires, j’ai découvert des hommes qui étaient compatissants envers les Américains. J’ai établi avec eux une relation de confiance jusqu’à comprendre qu’ils étaient innocents. Ils sont alors devenus comme mes enfants. Je voulais m’occuper d’eux», raconte-t-elle.

Selon Abbas, les Américains ont également vite compris que les Ouïghours n’avaient pas grand-chose à voir avec leur guerre contre le terrorisme lancée par le président Bush fils.

«Les choses ont commencé à se compliquer pour les prisonniers. Il était devenu évident qu’ils ne pouvaient plus retourner chez eux», précise-t-elle.

Justement, chez eux, c’est le Turkestan, une région musulmane et turcophone dirigée d’une main de fer par la Chine qui tente de réduire en silence les poussées autonomistes du peuple ouïghour.

«Je suis née au Turkestan, poursuit Abbas. J’ai vu de mes propres yeux comment les Chinois traitent mon peuple. Il y a 25 ans, j’ai dû quitter mon pays pour aller me réfugier aux États-Unis.»

Onze ans en prison

Au cours des années 1990, beaucoup d’Ouïghours partent en Afghanistan pour fuir aussi la répression chinoise. Mais voilà que surgit un certain 11 septembre 2001 inaugurant l’offensive des Américains contre les talibans.

L’histoire s’accélère. Les vingt-deux Ouïghours sont kidnappés par des chefs de guerres locaux qui les vendent à une armée américaine qui a soif de vengeance. Ensuite, ils prennent la direction de Cuba vers la prison de Guantanamo. Ils y passeront onze ans de leur vie avant d’être totalement innocentés.

«Les Américains savaient que s’ils étaient renvoyés en Chine, c’était la mort assurée. Ils ont alors tenté de leur trouver une terre d’accueil, mais personne ne voulait d’eux. Leur situation était plutôt délicate puisqu’ils ne pouvaient pas non plus aller aux États-Unis. Une loi votée par le Congrès interdisait à tous les prisonniers de Guantanamo, innocents ou coupables, l’entrée dans le territoire.»

Les compagnons d’infortune se sont fait une raison. Aucun espoir ne semblait sortir de ce cauchemar. Et puis, ils ont réalisé que leur vie ne sera plus jamais comme avant. Certains, le cœur brisé, ont demandé à Abbas d’informer les familles qu’ils ne se reverront probablement plus. «Il y en a un qui m’a demandé d’appeler sa fiancée pour lui dire qu’elle était libre de ne plus l’attendre. C’était triste et injuste, mais j’essayais de leur donner du réconfort.»

Aujourd’hui, les prisonniers Ouighours vivent aux quatre coins du monde. Répartis en Albanie, aux îles Palaos, en Suisse, aux Bermudes, en Suède, en Slovaquie et en Turquie, ils ont depuis refait leur vie, la Chine refusant toujours de délivrer des passeports à leurs proches. «Je garde toujours un contact avec eux. Je ne pourrais jamais les oublier. Je les considère tous comme des membres de ma famille.»

Rushan Abbas n’est plus traductrice. Mais son expérience l’a poussé à s’impliquer pour la reconnaissance des droits des Ouïghours du Turkestan. «Vous savez, avant personne ne savait qui étaient les Ouïghours. Nous étions un peuple méconnu. Cette histoire tragique a tout de même réussi à mettre un visage sur une culture qui ne mérite pas de disparaître.»

Elle a tourné la page de Guantanamo. La prison est toujours ouverte, malgré les promesses du président Barack Obama de la fermer une fois pour toutes. «C’est un endroit qui n’a pas sa place dans une démocratie comme celle des États-Unis. Le gouvernement devrait juger équitablement les prisonniers au lieu de les enfermer sans aucune accusation. Il faut juger les coupables et libérer les innocents», conclut-elle.

Ouïghours, prisonniers de l’absurde – ONF – Documentaire – 99 minutes – Sortie en salles le 13 février 2015 – Canada, Québec.

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