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Province cherche main d'oeuvre: le Québec face au vieillissement de ses travailleurs

06/02/2015 10:41 EST | Actualisé 06/02/2015 10:41 EST
Klaus Vedfelt via Getty Images

Le Québec va-t-il manquer de main-d’oeuvre à mesure que ses baby-boomers retirent leurs REER et quittent le monde du travail? Les 15 prochaines années vont voir la province grisonner à vitesse accélérée tandis que les hommes et femmes en âge de travailler vont se raréfier. Certes les Québécoises sont davantage fécondes depuis quelques années, mais pas de quoi enclencher une nouvelle revanche des berceaux qui serait salutaire pour le marché de l’emploi.

Près d’un siècle après que le père Louis Lalande eut vanté dans L’Action française «cette grande force religieuse et nationale : notre fécondité» et eut béni cette « revanche des berceaux », les prévisions du jésuite apparaissent plus que jamais erronées. Encouragé par la vigueur des naissances des Canadiens français, qui étaient trois millions à la fin de la Première Guerre mondiale, Lalande pariait alors que le Québec franchirait la barre des 10 millions au tournant du XXe siècle.

Les démographes officiels du Québec jugent plutôt désormais que ce palier ne sera atteint qu’en 2061 au plus tôt, tant la croissance de la population de la province marque le pas.

«Au cours des 15 prochaines années, nous allons assister à un gros vieillissement de la population, puis à une stabilisation», résume Frédéric Payeur, de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Entre 2011 et 2031, le nombre de 20-64 ans, les personnes en âge de travailler, va reculer de 250 000 alors que dans le même temps la catégorie des 65 ans et + devrait avoir augmenté de plus d’un million de têtes. Les jeunes, entre 0 et 19 ans, seront eux 26 000 de plus par rapport à 2011. Il y aura donc moins de travailleurs et davantage de retraités, soit d’autant plus de services sociaux à assurer avec des cotisations sociales en baisse.

Selon le Conference Board du Canada, en 2030, le Québec ne comptera plus que 2,1 travailleurs pour une personne de 65 ans et +, contre 7,8 pour un en 1971, dans la foulée de la Révolution tranquille. «Ce changement dramatique aura un impact important sur la croissance économique potentielle du Québec, et les choix socioéconomiques devront en tenir compte», a averti le Think Tank conservateur dans son rapport «Pour un contrat social durable» publié en mai dernier.

Le cas du Québec n’a toutefois rien d’exceptionnel: le vieillissement des populations frappe la plupart des pays occidentaux depuis quelques décennies déjà. «L’Espagne, l’Allemagne, le Japon et l’Italie sont bien pires. Ce sont des pays où la sous-fécondité est bien plus prononcée», relativise Frédéric Payeur, qui dirige la mise à jour démographique du gouvernement québécois.

Enjeux régionaux et sectoriels

L’une des inconnues réside dans l’impact sur les régions qu’aura ce grisonnement accéléré.

«La Gaspésie est à ce titre la région du Québec où l'on s'attend à observer les indicateurs de vieillissement (et de "rareté" de main-d'oeuvre) les plus prononcés, tandis que Montréal resterait plus jeune», observe M. Payeur. Les forces vives, les cohortes de travailleurs, risquent de se faire toujours plus rares dans les campagnes, plombant la vitalité économique de ces dernières.

Professeur de démographie à l’Université de Montréal, Yves Carrière ne partage pas toutes les prévisions de son collègue de l’ISQ. «Des pénuries de main d’oeuvre, il y en a toujours eu par secteurs et par régions», remarque-t-il. D'ailleurs, si la province manquait effectivement ces jours-ci de travailleurs, les salaires dans les domaines concernés auraient été augmentés en conséquence, afin d’attirer les personnes qualifiées. «C’est ce qu’on a vu en Alberta ces dernières années», mais pas ici, souligne-t-il, ajoutant que d’ici 2030 «le risque de pénuries sectorielles sera plus élevé qu’il ne l’était en période de forte croissance démographique, mais on ne peut parler d’une pénurie généralisée».

De fait, le taux de chômage au Québec était de 7,5% en décembre, contre 6,6% à l’échelle canadienne. Ces deux chiffres feraient rêver nombre d’États européens, tant le plein emploi semble proche, mais cachent bien des disparités, avertissent les spécialistes.

Les secteurs de pointe liés aux nouvelles technologies éprouvent déjà de la difficulté «à trouver des gens qui ont de l’expérience», relève Luc Hédou, président de N-SPRO, une société québécoise de conceptions de logiciels et de solutions en ligne pour faciliter la gestion des ressources humaines en entreprise. De France, des États-Unis, ou du Danemark, l’entreprise de M. Hédou a recruté ces dernières années à l’étranger des employés expérimentés afin de compenser le manque d’expérience des jeunes Québécois embauchés dès la fin de leurs études. «On avait besoin de seniors», souligne l’entrepreneur.

Les prévisions démographiques des prochaines années sont bien connues: la baisse attendue du nombre de personnes en âge de travailler «va rendre les choses compliquées pour le reste des employeurs du Québec», souligne Luc Hédou. «On peut difficilement imaginer que la rareté va diminuer», résume Frédéric Payeur, de l’Institut de la statistique du Québec.

Responsables des ressources humaines, dirigeants d’entreprises et dirigeants politiques l’ont bien saisi: le coût de la main-d’oeuvre qualifiée, surtout celle spécialisée dans les secteurs d’innovations liées aux nouvelles technologies, n’a pas fini d’augmenter sous l’effet de la rareté et de la concurrence. À commencer par la concurrence américaine: la force du dollar américain, par rapport au dollar canadien, « va offrir des opportunités aux jeunes Québécois d’aller chercher des opportunités » au sud de la frontière, estime M. Hédou. «Il y a clairement de moins en moins de personnes pour nous et toujours plus de concurrence.»

Relance de la fécondité

Dans ce contexte, les baby-boomers risquent d’être appelés à palier le manque de main-d’oeuvre, d’autant que l’espérance de vie n’a de cesse de s’accroître. «ll sera de plus en plus important pour les employeurs d’adopter des politiques de rétention et d’attraction des travailleurs âgés qui, pour plusieurs et de plus en plus, voudront ou devront reporter leur retraite», prédit Yves Carrière, de l’Université de Montréal.

Dans ce portrait grisonnant, le Québec n’est pas démuni pour lutter contre le vieillissement de sa population et la baisse de sa main d’oeuvre. La province reçoit une immigration dynamique et formée, qui devrait «assurer un surplus de population» dans les années à venir, remarque M. Carrière.

Également, les Québécoises sont à nouveau plus fécondes que les Canadiennes depuis 2006 (1,69 enfant par femme, contre 1,61 selon les statistiques de 2011), après quatre décennies de retard par rapport à la moyenne nationale. Les effets de ce basculement ne se feront pas sentir sur le marché du travail avant les années 2030, quand les caisses de retraite risquent d’avoir été pour de bon vidées.

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