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Raïf Badawi: AI et l'opposition demandent à Ottawa et Québec d'intervenir

13/01/2015 12:06 EST | Actualisé 15/03/2015 05:12 EDT

MONTRÉAL - Ensaf Haidar, l'épouse du blogueur saoudien Raïf Badawi qui a reçu vendredi les 50 premiers coups de fouet des 1000 auxquels il a été condamné, a pris la défense de son mari lors d'une vigile pour celui-ci, mardi, à Montréal.

«Mon mari a été emprisonné pour avoir exprimé ses opinions librement dans un pays qui revient dans le style des tribunaux d'inquisition du Moyen Âge», a-t-elle déclaré avec l'aide d'un interprète.

«Les tribunaux d'inquisition islamiques établis en Arabie saoudite sont de retour, mettant fin au dialogue des religions», a-t-elle déploré.

Ensaf Haidar, qui a obtenu le statut de réfugiée, vit à Sherbrooke avec ses trois enfants.

Plus tôt dans la journée, plusieurs partis d'opposition avaient joint leur voix à celle d'Amnistie internationale pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme la complaisance d'Ottawa et de Québec face au sort réservé à Raïf Badawi.

Trois députés représentant le Nouveau Parti démocratique, le Parti québécois et Québec solidaire ont demandé à Ottawa d'intervenir de manière plus musclée par la voix du premier ministre Stephen Harper ou de son ministre des Affaires étrangères, John Baird, pour faire pression sur l'Arabie saoudite afin que cesse cette torture considérée comme étant illégale par le droit international.

«On n'a pas entendu de nos premiers ministres une condamnation très ferme qu'un partenaire — ce n'est pas la Corée du Nord; l'Arabie saoudite, c'est un pays avec qui on a des échanges, ils ont une ambassade à Ottawa — puisse emprisonner, condamner à 10 ans de prison et à un châtiment corporel un jeune homme qui n'a fait que faire circuler des idées», a déclaré la porte-parole d'Amnistie internationale, Anne Ste-Marie.

Appel à Philippe Couillard

Le député Amir Khadir, de Québec solidaire, a demandé au premier ministre Philippe Couillard d'utiliser les contacts privilégiés qu'il a établis lorsqu'il a oeuvré dans le secteur privé en Arabie saoudite

«M. Couillard a déjà oeuvré en Arabie saoudite et il n'a pas hésité à plusieurs reprises à nous entretenir de ses liens privilégiés avec la famille royale, a rappelé M. Khadir. Alors nous sommes en droit de nous attendre, comme Québécois, dans le territoire où se sont réfugiés l'épouse et les trois enfants de M. Badawi, de demander à M. Couillard de mettre à profit pour une fois ses contacts avec l'Arabie saoudite et d'intervenir énergiquement.»

Le premier ministre, qui participait à une annonce à Montréal, a toutefois affirmé qu'il n'avait plus de contacts dans ce pays et s'est empressé de renvoyer la balle au gouvernement fédéral, tout en condamnant le traitement que subit Raïf Badawi.

«Exprimer une opinion, c'est un droit fondamental, a affirmé M. Couillard. Ça ne peut pas être un crime. Deuxièmement, le type de châtiment est totalement inacceptable pour notre société.

«Nous avons communiqué avec Amnistie internationale. Nous avons eu plusieurs communications avec le ministère des Affaires étrangères pour indiquer notre préoccupation qu'on rapatrie cette personne avec sa famille et qu'on le soustraie à ce châtiment franchement complètement dépassé qui n'est pas acceptable pour nous», a poursuivi le premier ministre, en ajoutant qu'il fallait passer par le fédéral dans ce dossier.

Ottawa interpellé mais prudent

Les porte-parole ont fait valoir que le Canada a une responsabilité particulière dans ce dossier puisqu'il a accueilli à titre de réfugiés la femme et les trois enfants de Raif Badawi.

«Si le Canada a accepté la femme et les trois enfants de Raïf Badawi, il faut absolument que le Canada protège aussi le conjoint de cette femme et le père de ces trois enfants», a fait valoir la députée péquiste Carole Poirier.

Jusqu'ici, la seule condamnation du gouvernement fédéral est venue de l'ambassadeur canadien pour la liberté de religion, une réaction beaucoup trop timide, selon les porte-parole, qui la qualifient de double standard et qu'ils imputent à la crainte des gouvernements fédéral et provincial de déplaire à l'Arabie saoudite.

«Jusqu'où ira la complaisance de notre gouvernement? Quel prix sommes-nous prêts à payer pour notre pétrole? Nous, on a des dizaines de milliers de Canadiens qui nous ont dit: ça ne nous intéresse pas de vivre dans un monde en 2015 où les gens sont fouettés pour leur opinion», a déclaré Mme Ste-Marie.

Ottawa ne semble toutefois pas enclin à aller beaucoup plus loin, si l'on se fie aux commentaires émis durant la journée par le ministre du Développement international, Christian Paradis.

«M. Badawi n'est pas citoyen canadien, donc ça complique les choses. Nous n'avons pas la même portée que nous pourrions avoir avec nos missions consulaires. Nous sommes très sympathiques à son cas. C'est inhumain comme sentence. Nous sommes de tout coeur avec la famille et nous allons continuer de mettre de la pression avec les moyens que nous avons», a indiqué M. Paradis, qui était de passage à Québec mardi.

Hypocrisie

Amnistie internationale et les députés ont aussi accusé le gouvernement saoudien de faire preuve d'une hypocrisie insoutenable en envoyant un représentant à la marche de soutien aux victimes de Charlie Hebdo, le week-end dernier à Paris, tout en procédant à la flagellation d'un homme dont le crime était notamment d'avoir invité sur son blogue ses concitoyens à faire preuve de plus tolérance envers les non musulmans et les étrangers.

«C'est assez paradoxal (...) la présence d'un représentant d'Arabie saoudite aux marches pour la liberté d'expression alors que le vendredi même, le pays avait fouetté une personne pour le seul crime d'avoir ouvert un site Web de discussion et de circulation d'idées et d'arguments», a laissé tomber Anne Ste-Marie.

Raïf Badawi, qui animait le site Web «Libérez les libéraux saoudiens», a été condamné en 2012 à dix ans de prison, plus de 250 000 $ d'amende et 1000 coups de fouet.

Outre l'événement de mardi à Montréal, une autre vigile aura lieu devant l'ambassade de l'Arabie saoudite à Ottawa jeudi et deux autres sont prévues vendredi, à Québec et Sherbrooke.

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