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17/12/2014 03:13 EST | Actualisé 16/02/2015 05:12 EST

Le drame des femmes autochtones tuées ou disparues a-t-il atteint les coeurs ?

WINNIPEG - Onze ans avant que le corps de l'adolescente de 15 ans Tina Fontaine, enveloppé dans un sac, soit retiré des eaux de la rivière Rouge, au Manitoba, un autre drame s'était joué sur les rives du même cours d'eau.

Felicia Solomon Osborne n'est jamais rentrée de l'école, un après-midi de mars 2003. Frustrés de l'inertie de la police pour retrouver l'adolescente de 16 ans, sa famille avait décidé d'afficher elle-même des messages dans tout Winnipeg. Trois mois plus tard, un bras et une jambe de la jeune femme avaient émergé à l'endroit même où, onze ans plus tard, on retrouverait le corps de Tina Fontaine.

L'assassin de la jeune Felicia n'a jamais été retrouvé. Le corps de Felicia non plus, du reste. Mais le drame des femmes autochtones tuées ou disparues au Canada commence à attirer plus de sympathie au sein de la population.

Lorsque le corps de la jeune Tina a été retrouvé, en août dernier, la police de Winnipeg a tenu une conférence de presse empreinte d'émotion, au cours de laquelle un sergent a soutenu que «la société devrait être horrifiée» par la mort violente d'une enfant. Plus d'un millier de personnes sont descendues dans les rues pour demander aux autorités d'agir. Des dizaines d'autres ont campé pendant des semaines sur la colline parlementaire du Manitoba pour réclamer encore une fois une commission d'enquête nationale sur le drame des femmes autochtones tuées ou disparues.

La mort de Felicia, elle, n'avait pas soulevé de telles réactions. Pourtant, «il s'agissait de l'un des meurtres les plus sordides» qu'on puisse imaginer, rappelle Nahanni Fontaine, conseillère spéciale pour les affaires autochtones auprès du gouvernement du Manitoba. «Sa mère, tout ce qu'elle a récupéré, c'est une jambe et un bras. Felicia n'avait que 16 ans, seulement un an de plus que Tina.»

Le dramatique dossier a connu un nouveau chapitre en 2014, avec la double agression sauvage dont a été victime Rinelle Harper, âgée de 16 ans. L'adolescente a survécu, presque par miracle, et a accepté de prendre publiquement la parole pour dénoncer la violence faite aux femmes.

Et toujours en 2014, la Gendarmerie royale du Canada a publié un rapport accablant qui mettait un chiffre sur ce drame social: 1181 femmes autochtones ont été tuées ou sont portées disparues au pays. Alors qu'elles représentent 4,3 pour cent de la population canadienne, les femmes autochtones comptent pour 16 pour cent des femmes tuées au pays, et pour 11,3 pour cent des femmes disparues.

Changement des mentalités?

Selon le chef régional de l'Assemblée des Premières nations pour l'Alberta, Cameron Alexis, les Canadiens commencent à réaliser qu'il s'agit d'un problème national. «Nous devons nous occuper de ce phénomène: il y a quelque chose qui cloche, ici.»

Bernadette Smith, elle, attend depuis longtemps ce changement dans les mentalités. Sa soeur, Claudette Osborne, est disparue en 2008, laissant quatre enfants sans leur mère. Six ans plus tard, Mme Smith ne sait toujours pas si sa soeur est vivante. Lors de sa disparition, elle ne pouvait en parler qu'à d'autres personnes qui avaient perdu un être cher. Mais les choses ont changé, dit-elle.

«D'autres gens s'impliquent, maintenant. Lorsqu'on retrouve le corps d'une jeune de 15 ans, enveloppé dans un sac jeté dans la rivière comme s'il s'agissait d'un sac d'ordures, les gens se disent: 'ça pourrait être ma fille, ma soeur, ma nièce'.»

Mme Smith réclame une enquête nationale depuis des années, en vain. Mais lorsque le corps de Tina Fontaine a été repêché, en août, beaucoup d'autres voix ont cette fois joint la sienne.

Le gouvernement fédéral a toujours refusé jusqu'ici de mettre sur pied une commission d'enquête nationale sur le drame des femmes autochtones assassinées ou disparues, estimant qu'il s'agit d'une affaire qui concerne la police et la justice. Le premier ministre Stephen Harper a soutenu que la mort de Tina Fontaine n'était pas liée à un «phénomène sociologique», mais constituait plutôt un crime, qui devait être traité comme tel.

Ottawa a accepté de participer à une «table ronde» sur la question, après que les premiers ministres des provinces et territoires ont souhaité la tenue d'un forum national, lors de la dernière rencontre du Conseil de la fédération, en août. La table ronde doit avoir lieu en février prochain, mais le premier ministre Harper n'y participera pas.

Le ministre manitobain des Affaires autochtones, Eric Robinson, espère que le gouvernement fédéral se présentera à la table ronde avec l'esprit ouvert. «Il doit être très, très sérieux (...) Pas seulement nous rappeler dans quoi il a alloué notre argent — j'ai entendu ça toute ma vie.»

Le porte-parole de la ministre fédérale de la Condition féminine, Kellie Leitch, a indiqué par courriel qu'Ottawa avait alloué 25 millions $ sur cinq ans à la lutte contre la violence faite aux femmes autochtones.

Les néo-démocrates et les libéraux ont tous deux promis de mettre sur pied une commission d'enquête nationale s'ils sont élus.

Michèle Audette, qui a quitté cette année la présidence de l'Association des femmes autochtones du Canada pour se porter candidate libérale aux élections fédérales prévues l'automne prochain, a déploré l'absence du gouvernement Harper dans tout ce débat jusqu'ici animé «par des artistes, des musiciens, des politiciens et des gens de tous les horizons».

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