POLITIQUE

Un ex-ingénieur de TransCanada se dit inquiet du projet Énergie Est

18/11/2014 05:15 EST | Actualisé 18/11/2014 05:52 EST
Alamy/Getty

QUÉBEC - Un ingénieur congédié par TransCanada après avoir soulevé de graves lacunes dans la sécurité des oléoducs craint que l'entreprise n'ait pas appris sa leçon. «On ne peut pas leur faire confiance quand des problèmes sur la qualité menacent de ralentir les travaux ou de faire grimper les coûts», dit Evan Vokes.

L'ingénieur en métallurgie a été remercié par TransCanada en mai 2012 après avoir alerté l'Office national de l'énergie (ONE) au sujet de la sécurité défaillante des pipelines de la compagnie albertaine. Auparavant, Evan Vokes avait multiplié les démarches au sein de TransCanada, allant jusqu'à écrire au PDG, pour dénoncer des pratiques inquiétantes de l'entreprise. Il affirmait que des ingénieurs chargés de l'évaluation des oléoducs manquaient de compétences et que l'entreprise ne se conformait pas aux normes de l'ONE pour la soudure, fragilisant les joints des pipelines.

Devant l'inaction de TransCanada, Evan Vokes a déposé une plainte à l'ONE le 2 mai 2012. Il a été congédié le 8 mai suivant. C'est finalement après qu'il eut raconté son histoire à la CBC que l'ONE a entrepris une enquête sur les pratiques inquiétantes de la compagnie et produit un rapport qui lui donnait raison sur plusieurs points. Les auteurs soulignent notamment que TransCanada a adressé les allégations de non-conformité uniquement après le dépôt de la plainte à l'ONE.

Un «paria»

Malgré ce rapport et les modifications apportées par TransCanada, Evan Vokes doute que l'organisme réglementaire puisse imposer un cadre législatif suffisant pour le projet Énergie Est, qui transporterait du pétrole de l'Alberta au Nouveau-Brunswick, en passant par le Québec.

Il ne fait plus confiance à l'ONE. «En mai, ils m'ont dit qu'ils prenaient mes propos au sérieux, dit-il. Mais quand j'ai déposé ma plainte officiellement et que j'ai perdu mon emploi, ils m'ont dit que finalement ma plainte n'était pas fondée.»

«Ils m'ont jeté sous l'autobus», résume-t-il. C'est finalement l'enquête de CBC qui a forcé l'ONE a reprendre le travail, croit-il.

Evan Vokes se dit convaincu que l'organisme réglementaire est à la solde des entreprises qu'il a le mandat de surveiller. «Ils travaillent vraiment pour les compagnies qu'ils sont censés réguler, lance l'ex-ingénieur de TransCanada. Ils devraient tous être virés pour ne pas s'être occupés de l'intérêt public.»

Aujourd'hui, Evan Vokes affirme être devenu un «paria», incapable de trouver du travail. «Disons que l'industrie n'a pas beaucoup aimé ce que j'ai fait», dit-il. Pourtant, il estime que plusieurs ingénieurs de TransCanada partagent ses craintes en secret. «Mais si vous ne faites pas ce que TransCanada veut, dit l'ex-employé, ils vont vous mettre à la porte.»

Des documents falsifiés?

Invité en juin 2013 à témoigner devant le Comité permanent de l'énergie, de l'environnement et des ressources naturelles à Ottawa, Evan Vokes a évoqué une culture corporative délinquante. «J’ai pu constater que TransCanada avait une culture de non-conformité, et des pratiques commerciales bien incrustées consistant à faire fi des règlements et des codes exigés par la loi. Ce que j’ai documenté consiste en un amalgame d’intérêts politiques et commerciaux qui se sont traduits par une prétention publique factice alléguant des pratiques industrielles exceptionnelles.»

En entrevue, il donne l'exemple de la rupture du gazoduc North Central Corridor, section Buffalo Creek ouest, dans le nord de l'Alberta. Le processus d'évaluation de la qualité pour ce projet était «génial», dit Evan Vokes, «mais nous ne l'avons jamais appliqué».

Après des analyses de résistance, Evan Vokes et l'ONE ont conclu qu'une section du gazoduc ne résisterait pas à la pression du gaz en raison de mauvaises soudures. «Mon supérieur et un autre ingénieur ont refait les analyses de résistance, mais sans inclure la pression du gaz, dit Evan Vokes. Ils ont renvoyé le tout à l'Office national de l'énergie.» La canalisation s'est rompue le 17 octobre dernier.

«Et ça, c'était un gazoduc flambant neuf à la fine pointe de la technologie, souligne-t-il. Mais les documents [sur les analyses de résistance] ont été falsifiés.»

TransCanada n'a pas retourné nos appels pour répondre à ces allégations.

Le gazoduc appartenait à la filiale NOVA Gas Transmission de la compagnie albertaine. En 2009, une autre canalisation de cette filiale, celle de Peace River, a explosé dans le nord de l'Alberta. Des flammes d'une cinquantaine de mètres ont été projetées dans les airs. Un rapport accablant de l'ONE a été gardé secret jusqu'à ce qu'il soit déterré par la CBC cet automne.

Cette année, au moins cinq ruptures ont eu lieu sur le réseau de TransCanada, comme l'admettait récemment le président et chef de la direction de TransCanada lors d'une conférence de presse le 30 octobre dernier pour annoncer le dépôt du projet Énergie Est devant l'ONE. «Des incidents, bien sûr, ont lieu à travers notre système. Nous ne voulons pas que ça ait lieu, bien sûr, mais ça peut arriver», a concédé Russ Girling. Le PDG avait également souligné que l'entreprise opère près de 70 000 kilomètres d'oléoduc à travers l'Amérique du Nord et qu'un milliard de dollars sont investis annuellement pour la sécurité du système.

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