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Tragédie de l'Isle-Verte : les délais d'intervention ont-ils été trop longs?

13/11/2014 07:58 EST | Actualisé 13/11/2014 07:59 EST
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Il aura fallu aux pompiers de L'Isle-Verte près d'une vingtaine de minutes pour se décider à réclamer des renforts lors de l'incendie de la Résidence du Havre. Radio-Canada a mis la main sur des documents qui retracent avec précision le fil des événements. On peut maintenant se demander si les délais d'intervention n'ont pas été trop longs.

D'après un reportage d'Alain Gravel

23 janvier 2014. Il fait froid à L'Isle-Verte, moins 20 degrés. La nuit est calme. À la Résidence du Havre, la plupart des 54 résidents dorment paisiblement.

Mais à 0 h 22, « une première alarme incendie est déclenchée ». Dans les secondes qui suivent, le gardien de nuit, Bruno Bélanger, téléphone au 911 pour « demander des pompiers sur place ».

À peu près au même moment, Mario Michaud, qui habite en face de la résidence, contacte lui aussi les services d'urgence. Selon son témoignage, le feu faisait déjà rage à la grandeur du bâtiment.

À 0 h 26, trois minutes et demie après la première alarme, un premier message est envoyé à la moitié des pompiers volontaires de L'Isle-Verte. Ce sont des pompiers à temps partiel qui couchent à la maison et non dans une caserne. Toutes les communications se font par téléavertisseurs.

À 0 h 29, soit sept minutes après la première alarme, la centrale 911 reçoit un appel qui ne laisse aucun doute sur la gravité de la situation. Le relevé des appels d'urgence précise : « Autre appel reçu pour les pompiers, incendie, fumée à l'intérieur, ne sont pas capables d'évacuer ».

L'alerte générale est aussitôt déclenchée. Toute la brigade, une quinzaine de pompiers, est appelée à se rendre d'urgence sur les lieux. Certains sont déjà en direction. Fait étonnant, à 0 h 32, un photographe est appelé sur les lieux.

Pour l'un des deux seuls rescapés de la vieille partie de la Résidence du Havre, Conrad Morin, c'est le début d'un cauchemar.

« J'étais couché, et à un moment donné, je me suis mis à tousser et ça m'a réveillé, raconte l'homme de 89 ans qui a été chef pompier pendant de nombreuses années. J'ai senti la boucane, je suis parti pour sortir par la porte du passage, [mais] la porte était chaude, [il n'y avait] pas de possibilités de passer par là. Alors j'ai viré de bord, je n'avais pas [d'autre] choix que la galerie. »

Des prisonniers des flammes, mais pas encore de renforts

À 0 h 31, huit minutes après le début du feu, le chef Yvan Charron communique par téléphone avec la centrale 911. La préposée l'informe qu'il y a vraiment des flammes et de la fumée et qu'on ne réussit pas à évacuer les résidents.

Il se rend sur les lieux de l'incendie, mais malgré les informations reçues, le chef Charron ne demande pas de renforts des municipalités avoisinantes. Une erreur, selon l'ancien chef pompier Robert Kirby, qui a formé des pompiers partout au Québec pendant une vingtaine d'années.

« Un bâtiment à haut risque avec beaucoup de vies humaines et la centrale lui dit il y a "des personnes coincées", tu n'es pas sorti de chez vous que tu avises la centrale » pour des renforts, explique-t-il.

Pendant ce temps, plusieurs voisins téléphonent au 911. Les préposés de la centrale multiplient les interventions en demandant d'urgence des ambulances. Les résidents crient à l'aide. Ils sont prisonniers des flammes. Des voisins sortent leurs échelles pour essayer de les sauver.

À 0 h 40, le premier camion-pompe arrive sur place, soit 18 minutes après la première alarme. Une minute plus tard, le chef Charron réclame des renforts. Le registre des appels d'urgence indique que le chef Charron demande l'aide des pompiers volontaires de deux municipalités, Saint-Éloi et Saint-Paul-de-la-Croix, et un peu plus tard ceux de Saint-Arsène.

Puis, il s'écoulera 85 minutes avant l'appel lancé aux pompiers de Trois-Pistoles et près de trois heures avant que ceux de Cacouna ne soient appelés à leur tour. Ces deux municipalités sont situées à 20 km de L'Isle-Verte. Cette aide est surtout demandée pour protéger le village de la propagation. Il était trop tard pour sauver des vies.

Mais aucun pompier ne sera réclamé du côté de Rivière-du-Loup, le plus important service d'incendie de la région, qui se trouve à 28 km de la résidence de personnes âgées en flammes.

« Je m'interroge sur les délais d'appel, affirme l'ex-chef pompier Robert Kirby. Ces villes-là attendent juste l'appel et ils ont roulé quand ils l'ont su ». « Si vous retardez les appels d'entraide, it's too late. Tu es devant et tu vois que la propagation se fait, mais ton entraide n'est pas sur les lieux. »

En attendant les pompiers des municipalités avoisinantes, la situation s'aggrave, selon la déposition du pompier Jean-Guy Côté.

« Je ne voyais pas de lueur. Il y avait beaucoup de boucane déjà au deuxième étage et je ne voyais pas le troisième. Le feu était à la longueur de la bâtisse. La visibilité était nulle, le bâtiment n'était pas accessible. [...] Je sortais des gens sur des chaises par-dessus la clôture. »

— Le pompier Jean-Guy Côté

Par rapport au délai pour une demande d'entraide aux autres municipalités, le chef Charron soutient que l'avoir fait plus tôt n'aurait absolument rien changé.

M. Morin a réussi à s'extirper des flammes en sautant d'un balcon. « En bas, c'était la glace et le ciment », se souvient-il. Il s'est blessé aux genoux et a subi plusieurs fractures. « Je me suis traîné dans la neige avec mes mains », se rappelle l'octogénaire, qui ne se souvient plus très bien de l'enchaînement des événements suivants. « Je ne me rappelle pas de l'ambulance, je ne me rappelle de rien, dit-il. Je me suis réveillé à l'hôpital. »

Le chef pompier dans le brasier

Yvan Charron, chef des pompiers de L'Isle-VerteYvan Charron, chef des pompiers de L'Isle-Verte

Le fait que le chef des pompiers ait décidé d'entrer dans le bâtiment en flammes pour lui-même tenter de sauver des vies soulève aussi des questions, selon un expert. Il ne portait d'ailleurs pas son appareil respiratoire.

Le pompier Simon Lavoie souligne dans sa déposition être « rentré à l'intérieur avec Yvan Charron », le chef pompier. « Je ne voyais pas jusqu'à l'autre bout du corridor. J'avais de la difficulté à respirer. On a sorti toutes les personnes que nous avons pu sortir, ensuite je suis venu arroser », ajoute-t-il.

En tout, 22 résidents ont pu sortir ou être secourus, mais 32 sont morts, dont la femme de M. Morin, Éva Saindon.

Le chef pompier n'aurait pas dû entrer dans l'édifice en flammes, selon l'ancien chef Kirby. « S'il rentre en dedans et il est incommodé par la fumée, il tombe dans le corridor, qu'est-ce qui va diriger les opérations? Aussi, de l'extérieur, vous avez tout le portrait de ce qui se passe. Dans le corridor, dans la fumée, vous n'avez aucune maudite idée. »

Le relevé des appels d'urgence indique qu'à 5 h, « les pompiers sont encore en combat. La situation est pas mal stabilisée », mais ils ne peuvent pas encore déclarer que le feu est maîtrisé.

Le chef Charron estime quant à lui avoir pris la bonne décision. « Si c'était à recommencer, je ferais la même chose », dit-il.

Les dépositions des pompiers volontaires de L'Isle-Verte soulèvent des questions quant à leur formation, dont celle de leur chef. Plus de détails à Enquête sur ICI Radio-Canada Télé jeudi à 21 h.

Quant à M. Fortin, il vit aujourd'hui dans une résidence de Rivière-du-Loup, où il a accroché au mur la seule photo de lui et de sa femme qui a été retrouvée dans les décombres de l'incendie, celle de leur mariage.

La semaine prochaine, l'enquête sur les circonstances de l'incendie de la Résidence du Havre commencera ses travaux au palais de justice de Rivière-du-Loup. Le coroner Cyrille Delage a pour mandat d'élucider les causes et les circonstances précises du drame, en plus de faire des recommandations au gouvernement du Québec pour éviter qu'un tel événement se reproduise.

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