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L'incroyable histoire de la valise verte de M. Lotey

11/11/2014 02:10 EST | Actualisé 12/11/2014 04:05 EST
Radio-Canada

Exclusif - En 2007, la fille d'Andrée Lotey lui demande si elle n'a pas quelques vieilles poupées qui traînent quelque part. Mme Lotey est loin de se douter qu'elle va découvrir la vie cachée de son père et l'épopée d'un consul du Portugal qui a sauvé 30 000 personnes des persécutions nazies.

Un texte de Jean-Michel Leprince

Andrée Lotey vient de perdre sa mère, Cécile Lambert, que son père avait épousée en secondes noces. Elle aperçoit dans le sous-sol de la maison maternelle, à Montréal, plusieurs valises anciennes auxquelles elle n'avait jamais prêté vraiment attention.

« Tout à coup, j'en vois une plus petite que les autres, verte. Quand les petites boucles argentées ont fait "pop", j'ai été surprise par des centaines de papiers. Tous portaient le nom de mon père. C'était comme la caverne d'Ali Baba et trouver un coffre au trésor. »

— Andrée Lotey

De son père, décédé quand elle avait cinq ans, Andrée n'avait qu'un vague souvenir affectueux et baigné de mystère.

« J'ai découvert un premier papier du consulat de Pologne de Montréal, daté de 1945, qui était une attestation disant que M. Jacques Lotey / Jacob Lotenberg est un citoyen honorable », se rappelle-t-elle.

Dans cette valise, elle retrouve donc la vie de Jacob Lotenberg, né en Pologne, fils de diamantaires juifs à Anvers, en Belgique. Volontaire à 17 ans dans l'armée polonaise vers la fin de la Grande Guerre, il s'installe à Paris en 1932. Il a une femme, Bessita, et une fille, Jacqueline. Andrée ne connaîtra jamais sa demi-sœur, aujourd'hui décédée.

Dans la valise, Andrée Lotey retrouve aussi un document tout rafistolé où est noté l'itinéraire de la frontière espagnole jusqu'au Portugal que son père a emprunté en 1940. Il fuyait la France, envahie par les Allemands en mai de la même année.

Ce soir à 22 h, regardez la version télévisée du reportage de Jean-Michel Leprince, au Téléjournal, sur ICI Radio-Canada Télé.

Pourquoi le Portugal? Parce que dans un coin du document se trouve un tampon et une signature qui vaut de l'or : celle du consul du Portugal à Bordeaux, Aristides de Sousa Mendes, datée du 25 juin 1940. Un précieux sésame qui permettait de passer les frontières pour fuir le régime nazi.

Le Schindler portugais

Après la découverte de la valise, Andrée entreprend des recherches qui la mènent à la veuve et aux enfants de Luis Felipe de Sousa Mendes, un des fils du consul. Ils vivent à Montréal.

Ensemble, avec les familles de nombreux survivants, ils se sont donné pour tâche de faire connaître la saga du consul de Bordeaux.

« Depuis septembre 39, [Aristides de Sousa Mendes] donnait des visas. Et il avait été réprimandé », explique sa petite-fille, Linda Mendes.

« Par la suite, Salazar (le président du Conseil portugais) a émis la circulaire 14 interdisant les visas, et [Aristides de Sousa Mendes] a continué. Il n'a jamais arrêté, jusqu'à être épuisé. De son lit, il a continué à faire des papiers. »

— Linda Mendes

Aristides de Sousa Mendes délivrera des visas de laissez-passer à 30 000 personnes, dont au moins 10 000 juifs, quelle que soit leur origine. On l'appellera le Schindler portugais. Oskar Schindler, lui, a sauvé la vie à 1100 personnes.

Mourir dans l'opprobre

Le consul est finalement déchu de son statut et des deux tiers de son salaire par le dictateur Antonio Salazar. Il terminera sa vie dans la misère. Devant ses conditions de paria, il enverra ses 15 enfants à l'étranger.

« Quelques jours avant de mourir, mon grand-père a dit à l'un de ses neveux : "Je n'ai rien à vous laisser que mon nom, mais il est propre". »

— Linda Mendes

Le dernier enfant d'Aristides de Sousa Mendes, Luis Felipe, part pour Montréal en 1948 grâce à Mgr Alphonse Marie Parent, recteur de l'Université Laval. Celui-ci avait bien connu le consul portugais lorsqu'il était en poste en Belgique.

Luis Felipe deviendra ingénieur. Il participera à la construction du barrage Daniel-Johnson à la Manic, épousera Ruth Tremblay et aura deux enfants, Louis-Philippe et Linda.

La réhabilitation

Grâce aux recherches entreprises pour retrouver les survivants qui ont bénéficié de l'aide du consul, 3000 ont été identifiés sur les 30 000 estimés. On y trouve entre autres plusieurs membres de la famille Rothschild, la duchesse de Luxembourg et sa famille, ainsi que le peintre Salvador Dali.

Depuis, des fondations de Sousa Mendes ont été créées, son histoire s'est fait connaître et des hommages lui ont été rendus à travers le monde.

Aristides de Sousa Mendes a été inscrit sur la liste des « Justes parmi les nations » au mémorial de l'holocauste de Yad Vachem, à Jérusalem. Son nom figure aussi sur des plaques commémoratives dans de nombreux pays, entre autres à Montréal, où un parc lui a été dédié.

En 1987, à Washington, l'État portugais s'est officiellement excusé auprès de la famille et a restitué à titre posthume tous les titres et les droits qu'il avait retirés à Aristides de Sousa Mendes.

De son côté, la famille veut maintenant restaurer le vieux manoir familial au Portugal et en faire un musée.

« Le cauchemar de la famille, c'est que l'histoire a été vécue comme une saga familiale. Une fois que cette histoire sera connue et reconnue, elle n'appartiendra plus à la famille, ce sera la libération. Elle appartiendra à l'humanité. »

— Louis Philippe Mendes, petit-fils du consul

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