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Le streaming tuera-t-il l'industrie de la musique au Québec? (ENTREVUES)

03/11/2014 02:18 EST | Actualisé 03/11/2014 04:06 EST
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Entre 2008 et 2013, les ventes d’albums physiques (CD et vinyle) ont baissé de 34,1 % au Québec, selon l’ADISQ. En 2013 seulement, les revenus de la musique numérique (téléchargement et services d’écoute en ligne) représentaient 39 % de l’ensemble des revenus de l’industrie de la musique à travers le monde, selon l’IFPI.

À eux seuls, les services d’écoute en ligne ont généré 27 % des profits provenant du numérique, contre 9 % en 2012. Pour comprendre comment l’industrie de la musique s’adapte à la croissance exponentielle du web, avons discuté avec Solange Drouin, vice-présidente aux affaires publiques et directrice générale à l’ADISQ, et Jean-Christian Aubry, qui est à la tête de Bonsound (Lisa Leblanc, Radio Radio, Malajube), une maison de disque née en 2004, soit un an après l’arrivée de la boutique en ligne d’iTunes.

Les services numériques (téléchargement, services d’écoute en ligne) apportent-ils du bon à l’industrie?

Solange Drouin : Les services en ligne permettent d’écouter ou d’acheter le matériel d’un artiste qu’on aime, mais aussi de découvrir des artistes similaires à nos goûts et d’écouter des chansons correspondant à une ambiance précise. Les services se raffinent de plus en plus pour personnaliser l’expérience musicale. Tout ce qui améliore la diffusion et l’accès à une musique diversifiée est positif en soi. Toutefois, c’est plus difficile pour un artiste de sortir du lot, quand les consommateurs ont accès à 37 millions de chansons.

Quels sont les impacts négatifs?

Jean-Christian Aubry : L’industrie est dans une période d’ajustements, entre le modèle où l’on devait payer pour posséder un fichier musical (CD ou MP3) et celui qui équivaut à une location à court ou long terme. Ce n’est pas foncièrement bon ni mauvais, mais le modèle économique actuel ne suit pas. Les artistes et les maisons de disques sont très peu payés pour chaque écoute en ligne.

Solange Drouin : Au Canada, la Commission du droit d’auteur a fixé à 10,2 cents/1000 écoutes les redevances que les services de « streaming » doivent verser à la Société canadienne de gestion collective Ré:Sonne pour leur utilisation d’enregistrements sonores. Ce sont des peanuts! Aux États-Unis, ils doivent payer les artistes presque dix fois plus cher (1,10 dollars). La Commission considère que le tarif des services au Canada va générer 500 000 dollars pour les artistes et les producteurs, au total! Elle pense encore qu’Internet représente une utilisation secondaire de la musique. Les services de streaming devraient être beaucoup plus onéreux, mais ils sont contrôlés par des entreprises de plus en plus grosses. Elles disent ne pas être rentables, alors que dans le calcul de leurs bénéfices, elles ont des capitalisations boursières énormes. Beaucoup d’investisseurs croient et investissent en elles.

Des peanuts en streaming

Tim Westergren, fondateur de Pandora, le service d’écoute de musique en continu le plus populaire aux États-Unis, a affirmé qu’un artiste dont l’une des chansons joue 1 million de fois sur ce service recevra 1370 dollars.

Trois membres du groupe Pink Floyd ont récemment déclaré que 90 % des artistes qui reçoivent des chèques pour la diffusion de leurs œuvres sur des services de « streaming » reçoivent moins de 5 000 dollars annuellement.

Source : l’ADISQ

Que peut faire l’industrie pour changer les choses?

Solange Drouin : Certains artistes internationaux demandent aux services de streaming d’enlever leurs œuvres. Comme la plupart des pays du monde sont protégés par la loi des droits d’auteur, ces services doivent demander la permission aux producteurs pour utiliser leurs contenus. Des multinationales comme Warner, Sony et Universal ont négocié le droit d’utilisation de leur répertoire complet pour des dizaines de millions. Mais les producteurs québécois, même réunis, n’ont pas le même rapport de force. Il faut donc revoir la décision sur les redevances des services de streaming. Le mouvement « I stand for music », qui comprend plusieurs artistes et producteurs, a porté la décision de la Commission canadienne sur les droits d’auteurs en cour fédérale d’appel.

Jean-Christian Aubry: On pourrait aussi faire payer les compagnies comme Bell et Vidéotron qui fournissent les bandes passantes sans rémunérer personne, alors qu’elles se mettent riches en vendant un accès à du contenu. Ces industries font de la publicité en ventant le nombre de films que leurs clients peuvent écouter et d’albums qu’on peut télécharger, mais elles refusent de redonner une partie de leurs profits. Le CRTC ne veut pas prendre position sur la question et le gouvernement canadien actuel est très rétrograde à ce sujet.

Solange Drouin : L’argent existe, mais il ne retourne pas dans les poches des créateurs. Au moins 40 % du temps passé sur l’Internet est consacré au divertissement, alors il faudrait un retour des fournisseurs de bandes passantes. Mais on se heurte à un lobby énorme. Ça prendrait une grande volonté politique pour faire changer les choses.

Les revenus tirés des spectacles peuvent-ils compenser les pertes de profits des ventes d’albums?

Jean-Christian Aubry: Puisque la plupart des artistes ne font pas vraiment de profits avec la vente d’albums, les spectacles représentent leur plus grande source de revenus aujourd’hui. Ils vivent des cachets de spectacles, en majorité. Mais la baisse des revenus tirés des enregistrements sonores (physiques ou numériques) est si grande que les spectacles ne peuvent pas remplacer ça. Aussi, on retrouve de plus en plus d’artistes sur la route et il y a une limite au nombre de représentations dans chaque secteur.

Solange Drouin : Les revenus de spectacles ont augmenté en 2012, pour la première fois en quatre ans, mais cette hausse est en grand partie attribuable au succès des grandes salles de spectacle. Sur les 11,4 millions de revenus supplémentaires obtenus par rapport à 2011, les grandes salles ont retiré 9,9 millions, soit 87 % de la hausse. Contrairement au mythe auquel plusieurs ont aimé adhérer, il est faux de prétendre que le spectacle, à lui seul, sauvera la production de contenus musicaux québécois. De façon globale, le nombre de représentations diminue. Les consommateurs ont de plus en plus de façons de divertir, mais la part du budget accordée au divertissement ne s’est pas décuplée avec l’offre.

Comment les maisons de disque s’adaptent-elles au quotidien?

Solange Drouin : En raison des pertes de revenus, le personnel a diminué, les salaires sont moins élevés, les entreprises sont plus petites, et plusieurs ont impression de travailler deux fois plus fort pour moins de résultats qu’avant. Je trouve que la nouvelle génération de producteurs travaille par passion et avec des attentes plus réalistes que leurs prédécesseurs. Par contre, je me demande combien de temps certains jeunes peuvent vivre avec un salaire limité. Avec le temps, nos besoins évoluent. Les jeunes artistes et producteurs vont peut-être se décourager un jour. Cela pourrait entraîner une perte de diversité musicale. Les gens vont continuer d’écouter de la musique, mais le Québec aura peut-être moins d’artistes sur le marché. On perdrait énormément en tant que société.

Le marché numérique légal dans le monde en chiffres (2013)

450 : services légaux autorisés

37 millions : nombre de pièces sonores disponibles

5,9 milliards $ : valeur des ventes de musique numérique à travers le monde

39 % : part du numérique dans l’ensemble des ventes de musique dans le monde

60 % : part du numérique dans l’ensemble des ventes de musique aux États-Unis

28 millions d’abonnés payants à des services d’écoute en ligne (« streaming ») à travers le monde en 2013, soit deux fois plus qu’en 2011

Moins d’albums vendus

-En 2013, au Québec, il s’est vendu 3,4 millions d’albums (physiques et numériques) de moins qu’en 2005, malgré la hausse des ventes numériques.

Québécois moins populaires

- 400 : albums d’artistes québécois (toutes langues et genres confondus) mis en marché chaque année. Environ 200 d’entre eux sont d’expression francophone.

-28 : albums québécois figurant dans le palmarès des 50 CD les plus vendus au Québec, contre 13 dans le palmarès des albums numériques.

-46 % des ventes d’enregistrements sonores non québécois sont des produits numériques, contre 18 % des ventes d’enregistrements sonores québécois.

Source : ADISQ

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