DIVERTISSEMENT

« Chercher Sam » : le roman arrache-cœur de Sophie Bienvenu (ENTREVUE)

03/11/2014 06:47 EST
Jean-François Lemire

Jeune mendiant à la sensibilité hypertrophiée, Mathieu survit à la rue, à ses codes et ses violences, grâce à sa chienne Sam. Le jour où celle-ci disparait, il entreprend une quête désespérée pour retrouver son Autre, sa moitié, en ouvrant plusieurs portes de son passé, où se terre le mal qui l’a poussé hors des filets de la société. Avec une plume délicate et douloureuse, Sophie Bienvenu attaque les préjugés et ébranle les certitudes.

chercher sam

En 2010, l’écrivaine récoltait la faveur des critiques et du grand public en publiant Et au pire, on se mariera, un premier roman qui raconte l’histoire d’Aïcha, une adolescente victime d’abus sexuels, remplie d’une violence impossible à contenir.

Quatre ans plus tard, elle rapplique avec Mathieu, un jeune itinérant qui tente de geler les souvenirs de ses jeunes années, la mort de son père, l’étrange relation avec sa mère et les circonstances troubles qui lui ont fait perdre le fruit de son seul amour.

Saoul de tristesse, il fait éclater les paradigmes de la mendicité en se tenant loin de l’alcool, de la cigarette et de la drogue. « Il ne fume pas, car son père est mort d’un cancer du poumon, et il évite les drogues, parce qu’il tient à tout ressentir pour souffrir, explique l’auteure en entrevue. Je l’ai aussi voulu ainsi parce que je n’aurais pas pu décrire la psychologie d’un personnage de drogué avec cohérence et vérité, tant c’est loin de ce que je suis. »

L’auteure a nourri son roman d’informations glanées en discutant avec des itinérants, dont un Québécois de 24 ans, qui vit dans la rue avec son chien. « On a eu des discussions pratiques sur sa réalité, ce qu’il fait en se levant le matin, la différence des quartiers de Montréal, etc. Il me parlait de la liberté que lui accorde la vie dans la rue, sans travail et sans compte à rendre, mais il avait toujours une profonde tristesse en filigrane. »

Coup de gueule

En plus de raconter la rue, Bienvenu avait pour mission de changer les perceptions du public face aux pitbulls, la race de Sam, qu’on découvre dans le roman bien après qu’on s'est attaché à la bête.

« J’ai deux pitbulls et je suis tannée d’entendre le monde dire que ce sont des montres. Au quotidien, plusieurs personnes flattent ma chienne en me disant qu’elle est fine, mais quand je leur nomme sa race, ils font le saut! La majorité des gens se feraient mordre par un chien et diraient que c’était un pitbull par principe, même s’ils sont incapables de les reconnaître. »

Pourtant, à une certaine époque, elle-même avait des idées préconçues sur cette race. « J’avais peur de me faire bouffer par eux! Un jour, une amie m’a demandé comment je pouvais être aussi cool et aimer autant les animaux, mais être assez conne pour penser qu’un pitbull pouvait m’arracher la gorge. Je me suis renseigné, j’ai lu, j’en ai rencontré et j’ai compris que c’était juste des chiens. »

Le mal qui ronge de l’intérieur

La relation de Mathieu avec son chien, la perte monumentale qui l’avait déjà fragilisé, les éclats de la vie qui lui ont fait perdre pied, tous sont racontés sous forme de chronologie déconstruite. Un moyen particulièrement efficace pour qu’on se prenne d’affection pour le personnage, avant d’être happé par ce qui lui est arrivé.

« Si le lecteur découvrait le drame dès le début, il ne verrait pas Mathieu de la même façon. Au lieu de cela, il apprend à le connaître et à comprendre pourquoi il a posé certaines actions. J’aime beaucoup changer la perception des gens. »

Devenue citoyenne canadienne il y a quelques semaines, celle qui est née en Belgique se décrit aujourd’hui comme une écrivaine québécoise. Sa maîtrise naturelle d’une langue cassée colle d’ailleurs parfaitement à la peau de l’homme brisé qu’elle a imaginé.

« Naturellement, mon personnage ne pouvait pas parler comme Proust. Il a grandi à Joliette, il n’est pas allé à l’école longtemps et il vit dans la rue. Mais de toute façon, j’aime la langue québécoise et je pense comme ça dans ma tête. Je n’ai plus mon vocabulaire de France. La moitié du temps, je ne comprends pas les Français quand ils me parlent... »

« Et au pire, on se mariera » au théâtre et au cinéma

Le mois dernier, Sophie Bienvenu a vu l’adaptation théâtrale de son premier roman au Théâtre Prospero, en étant habitée d’une grande sérénité. « Quand j’ai rencontré Nicolas Gendron, le metteur en scène, je n’avais aucun doute qu’il allait respecter mon personnage, Aïcha. Il avait une passion dans les yeux et il l’aimait autant que moi. Lorsque j’ai vu la pièce, j’ai adoré ça et j’ai braillé tout le long! »

« Aussi, il faut dire que je ne fais pas partie des auteurs qui s’accrochent à leur truc désespérément, comme Rose agrippe son bout de bois quand le Titanic coule! Je trouve ça vraiment gratifiant de voir que mon œuvre évolue dans les mains des autres. C’est comme un parent qui fait un enfant. On ne met pas un bébé au monde pour le garder à soi. Il faut le laisser évoluer et voir ce qu’il devient avec ses rencontres. »

La même aisance semble l’habiter dans son travail de scénarisation aux côtés de la réalisatrice Léa Pool. Une collaboration qui s’inscrit après une tentative d’adaptation en solo peu fructueuse.

« Je suivais les conseils de plein de scénaristes et c’était nul. Puis, Léa m’a appelé en me disant vouloir réaliser mon film. Je savais qu’elle avait une énorme sensibilité qui cadrait parfaitement avec mon livre. Finalement, elle m’a dit qu’elle voulait faire l’idée que j’avais à la base, avant que j’aie la tête pourrie par plein de conseils. Notre travail a été ultra positif. J’ai appris plus avec elle que j’aurais pu apprendre en trois ans d’études en cinéma. »

Le roman Chercher Sam est présentement en librairie.

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