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L'ancien dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier succombe à une crise cardiaque

04/10/2014 12:37 EDT | Actualisé 04/12/2014 05:12 EST

PORT-AU-PRINCE, Haiti - Jean-Claude Duvalier, qui s'était proclamé «président à vie» d'Haïti et dont le régime corrompu et brutal a provoqué un soulèvement populaire qui l'a forcé à un exil de 25 ans, est décédé samedi d'une crise cardiaque, a annoncé son avocat.

L'ancien leader, qui était âgé de 63 ans, est mort dans une résidence privée de Port-au-Prince où il demeurait, a précisé Me Reynold Georges.

L'allure plutôt frêle, Duvalier avait effectué un retour surprise à Haïti en 2011, permettant à des victimes de son régime d'intenter des réclamations fondées en droit et incitant quelques-uns de ses anciens alliés de se réunir derrière lui. L'homme qui semait la crainte et qui était connu sous le sobriquet de «Bébé Doc» a mené une fin de vie tranquille, dans les collines feuillues de la capitale haïtienne.

Le président haïtien Michel Martelly a offert ses condoléances à la famille de l'ancien dictateur, ne faisant nullement mention des importantes violations des droits de la personne qui se sont produites pendant l'ère Duvalier.

«Au nom de tout notre gouvernement et du peuple de Haïti, je profite de cette triste occasion pour présenter mes sincères condoléances à sa famille, ses proches et ses partisans dans tout le pays», a déclaré M. Martelly.

Duvalier était le fils de François «Papa Doc» Duvalier, un médecin devenu dictateur qui a fait la promotion du «Noirisme», un mouvement qui tentait de mettre en valeur les racines africaines d'Haïti devant ses racines européennes tout en unissant la majorité noire contre une élite mulâtre, dans un pays divisé par les classes et la couleur de la peau.

Les régimes qu'ont dirigé les deux leaders ont torturé et tué des adversaires politiques, se fiant à une redoutable milice civile surnommée les «Tontons macoutes».

En 1971, François Duvalier a soudainement succombé à une maladie après avoir nommé son fils à titre de successeur. À 19 ans, Jean-Claude Duvalier devenait le plus jeune président au monde.

Le fils était perçu comme un étudiant moyen dans une prestigieuse école privée de confession catholique dans la capitale, mais ses professeurs lui ont néanmoins donné les notes de passage pour éviter la colère du Palais national, selon le livre «Written in Blood», un livre sur l'histoire du pays par Robert Debs Heinl et Nancy Gordon Heinl.

Jean-Claude Duvalier a dirigé pendant 15 ans une administration qui était vue comme moins violente et répressive que celle de son père. Des échos faisant état de liberté de la presse et de critiques personnelles, jamais tolérées par le paternel, ont fait surface — de façon sporadique — en raison des presssions internationales. Malgré cela, des groupes des droits de la personne ont fait état d'abus et de persécution politique. Un trio de prisons connues sous le nom de «Triangle de la Mort», qui englobait le redoutable Fort Dimanche pour les détenus purgeant des peines de longue durée, en est venu à symboliser la brutalité de son régime.

Depuis son retour, des victimes de son régime ont témoigné dans le cadre d'une enquête criminelle sur des abus des droits de la personne pendant son règne, mais l'affaire a avancé de façon intermittente et peu de progrès avaient été notés au cours des derniers mois. Sa mort vient mettre un terme à ces efforts, sans permettre à Haïti de se réconcilier avec son passé, croit Amy Wilentz, auteure de «The Rainy Season: Haiti Since Duvalier» et d'autres ouvrages sur le pays.

«Ça signifie qu'il n'y aura jamais de procès contre lui, et le peuple haïtien n'aura pas l'occasion d'avoir justice et de soutirer de son âme les véritables horreurs de l'ère Duvalier, soutient Mme Wilentz. C'est une fin, mais elle vient sans fermeture.»

L'ancienne gouverneure générale et journaliste Michaëlle Jean, qui est née à Haïti, abondait dans ce sens.

«Alors que j'apprends la mort de Jean-Claude Duvalier en ce 4 octobre, je ne peux que regretter que la justice n'ait pas complété son cours et qu'il n'ait pas eu à répondre de la corruption systématique et des crimes graves commis sous son régime, a-t-elle déclaré, dans une déclaration écrite acheminée à La Presse Canadienne samedi.

«J'ai toujours eu la conviction que la vraie réconciliation et la concorde nationales ne pouvaient venir que d'un devoir de vérité. En ce jour, je pense d'abord aux victimes de tant de brutalités et au pays d'Haïti tout entier, qui a rudement souffert de ces années de malheur, d'affronts graves aux droits, aux libertés et à la démocratie. Il nous faut tirer clairement les leçons de ce sombre chapitre de l'histoire», a ajouté Mme Jean, maintenant chancelière de l'Université d'Ottawa.

Adrien Chavannes, président de l'Association haïtienne de Québec, déplore aussi que Duvalier ait rendu l'âme avant d'avoir été jugé.

«Dans la population haïtienne, je ne pense pas qu'il y aura beaucoup de gens qui le regrettent, sauf ses partisans, les duvaliéristes, a-t-il d'abord mentionné lors d'une brève entrevue à La Presse Canadienne, samedi soir.

«Il est rentré depuis plus de trois ans et il n'a jamais été jugé. Là, maintenant, il est mort, et comme il est un être humain, on va dire paix à son âme. Mais par contre, pour ce que la famille Duvalier a fait à Haïti, il aurait dû être jugé avant sa mort.»

À titre de président, Jean-Claude Duvalier a épousé Michèle Bennett, la fille d'un riche marchand de café, en 1980. L'union a causé un scandale parmi les «vieux Duvaliéristes» parce qu'elle était mulâtre et que cet arrangement allait à l'encontre du mouvement Noirisme que le père Duvalier prônait. Le mariage a été somptueux, accompagné de champagne importé, de fleurs et de feux d'artifice. La cérémonie, qui aurait coûté 5 millions $, avait été diffusée à la télévision locale.

Pendant le règne de Duvalier, Haïti a été le théâtre d'importants changements démographiques. Des paysans ont déménagé dans la capitale à la recherche d'emplois, alors que les nouvelles usines se multipliaient pour rencontrer les demandes de main-d'oeuvre à bon marché. Des milliers de professions ont fui un climat de répression et déménagé dans des villes d'Amérique du Nord comme Montréal, New York et Miami.

Et de l'aide a commencé à venir des États-Unis et d'agences telles la Banque mondiale et le Fonds montéaire international.

Mais c'est la corruption et les abus des droits de la personne qui auront défini l'ère Duvalier.

Le Palais national a acquis la réputation d'accueillir des fêtes luxuriantes pendant que Michèle voyageait outre-mer pour décorer sa résidence et collectionner les manteaux de fourrure. Duvalier adorait monter à bord de son yacht présidentiel et piloter des voitures de course.

Face à une pression accrue de l'administration du président américain Jimmy Carter, à la fin des années 70, Duvalier a prétendu améliorer le dossier du pays en matière des droits de la personne en libérant des prisonniers politiques. Néanmoins, des journalistes et des militants ont été emprisonnés ou forcés à l'exil. Des Haïtiens sans visa ni argent ont quitté le pays à bord minables bateaux dans une tentative désespérée de se rendre jusqu'aux côtes de la Floride.

Human Rights Watch, une organisation établie à New York, a estimé que jusqu'à 30 000 Haïtiens ont été tués, dont plusieurs exécutés, pendant les régimes des deux Duvalier.

Alors que les conditions de vie se détérioraient à Haïti, le pape Jean-Paul II, lors d'une visite en 1983, avait fameusement déclaré que les choses devaient changer.

Trois ans plus tard, elles ont changé. Un soulèvement populaire a balayé Haïti, forçant Duvalier et sa femme à fuir vers la France à bord d'un avion C-141 du gouvernement des États-Unis.

Le couple, qui a eu deux enfants, a divorcé en 1993. Duvalier a ensuite fréquenté Véronique Roy, qui l'a accompagné lors de son retour à Haïti en 2011.

Lors de ce retour, le 16 janvier, Duvalier avait déclaré qu'il voulait aider à reconstruire Haïti, dont la capitale tentait de se relever à la suite d'un puissant séisme, l'année précédente. Mais plusieurs croyaient plutôt qu'il était revenu dans l'espoir de mettre la main sur de l'argent qu'il avait prétendument caché. D'autres disaient qu'il voulait tout simplement mourir dans sa patrie.

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