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Cacouna: le port pétrolier chez les bélugas du Saint-Laurent serait «fatal»

01/10/2014 08:36 EDT | Actualisé 01/10/2014 08:36 EDT
Getty

Posées sur le Saint-Laurent, les deux barges scrutent les profondeurs du fleuve. Sondages sismiques et forages doivent permettre de vérifier que ces eaux, au coeur de la zone de reproduction des bélugas, sont idéales pour accueillir un terminal pétrolier tourné vers l'Europe.

Même si les vrais travaux ne devraient pas débuter avant au moins 2016, et les premiers pétroliers accoster avant 2018, la seule mise à l'eau de cette petite armada a suffi à enflammer l'opinion publique au Québec.

Avant que la controverse ne s'élève et que des pancartes "Coule pas chez nous" viennent fleurir dans les jardins, Cacouna était un petit village endormi sur la rive sud de l'estuaire du Saint-Laurent, bercé par les marées et les vols d'oies sauvages.

Désormais, ce bourg de 2 000 âmes incarne bien malgré lui un énième combat à la David contre Goliath opposant défenseurs de l'environnement et industrie pétrolière de l'ouest du Canada.

Avec en ligne de mire, le sort incertain d'une colonie de bélugas.

Bien que les rivages de Cacouna soient particulièrement prisés par ces petites baleines blanches pour mettre bas, le géant canadien de la distribution d'hydrocarbures TransCanada a l'intention d'y construire un port en eau profonde directement relié aux gisements de sables bitumineux de l'Alberta.

A raison de 1,1 million de barils par jour, le méga-oléoduc qui serait bâti pour l'occasion remplirait jusqu'à cinq super-pétroliers par semaine.

"Si on te demande où il ne faut pas mettre ce port, c'est là! Tu peux le mettre ailleurs, mais pas là!", tranche Emilien Pelletier, océanographe à l'Institut des sciences de la mer (ISMER).

Rorquals, phoques, bélugas, "il y a des mammifères partout" et en cas de marée de noire en hiver, lorsque la glace rend la navigation difficile, "il n'y aurait presque rien à faire" pour protéger les réserves naturelles environnantes, dit-il.

Cacouna se situe au coeur d'une zone prisée pour l'observation de baleines, en particulier des bélugas. Ce cétacé tout blanc, dont le bec rieur est surmonté d'un large front, vit habituellement dans les eaux polaires de l'Arctique, mais quelque 900 têtes frayent également dans l'estuaire du Saint-Laurent.

Mortalité mystérieuse

Classée en "voie de disparition" par le Canada, cette colonie est scrutée par les scientifiques qui, à l'instar de M. Pelletier, ne parviennent pas à expliquer la baisse de 30% de la population en une décennie.

"On voit tous que les bélugas sont en diminution depuis dix ans, mais on ne sait pas pourquoi. Alors bon... Avant on pêchait bien des harengs et des anguilles ici, c'est fini", observe la maire du village, Ghislaine Daris, convaincue que le port pétrolier va créer "des emplois et du développement économique" mais ne sera aucunement "le clou dans le cercueil" des cétacés blancs.

Convaincue que tout est joué d'avance, Isabelle, qui tient l'unique taverne du village, essaie de positiver: le transport de pétrole "serait quand même mieux sur le fleuve qu'à traverser des villages comme Lac-Mégantic", où 47 personnes sont mortes lors du déraillement d'un convoi de wagons-citernes, en juillet 2013.

Depuis une décennie que l'Amérique du Nord s'est lancée dans la production de pétrole non conventionnel (schistes ou sables bitumineux), le manque d'infrastructures pour distribuer les hydrocarbures est en effet chaque jour plus problématique.

Entre le président américain Barack Obama qui s'oppose à l'oléoduc Keystone XL, devant acheminer le pétrole de l'Ouest canadien aux raffineries américaines du golfe du Mexique, et la province canadienne de Colombie-Britannique qui refuse que ses ports servent à exporter du brut vers l'Asie, Cacouna est donc devenue l'ultime solution pour TransCanada.

Le sentiment qu'une question aussi cruciale pour l'avenir du village et de sa région soit décidée ailleurs en exaspère plus d'un, tel André Ouellet dont la maison donne à 180 degrés sur l'estuaire. "Tout ça va se gérer en Alberta!", peste ce jeune retraité, qui ne "comprend pas que les scientifiques ne soient pas davantage écoutés".

Rédacteur en chef du journal local et opposant résolu au port pétrolier, Yvan Côté regrette "qu'en acceptant ce projet le Québec aille à l'encontre de ses objectifs de réduction de gaz à effet de serre".

Le minimum, estime-t-il, serait de consulter la population en organisant un référendum à Cacouna, ce que la maire n'exclut pas, tout en affirmant que son "seul pouvoir c'est de veiller à la sécurité des habitants".

Dans l'immédiat, les travaux ont été suspendus trois semaines, jusqu'à la fin de la période de reproduction des bélugas, mi-octobre, à la suite d'un jugement sévère d'un tribunal québécois.

Dès le lendemain toutefois, le Premier ministre québécois Philippe Couillard a assuré que le chantier reprendrait, se disant convaincu "qu'il ne faut pas opposer environnement et développement économique".

Les sondages et relevés sismiques menés cet été à Cacouna, dans l'estuaire du fleuve Saint-Laurent, dans l'optique de la construction d'un terminal pétrolier en eau profonde, ont déclenché une levée de boucliers des scientifiques canadiens, tels que Pierre Béland.

Cet océanographe, ancien biologiste du ministère canadien des Pêches et des Océans, dénonce un projet bâclé qui pourrait être fatal pour les bélugas, ces cétacés en voie de disparition qui ne vivent qu'en eaux polaires.

Q: La justice québécoise a ordonné le 23 septembre la suspension des activités de forage au large de Cacouna jusqu'au 15 octobre, soit jusqu'à la fin de la période de reproduction des bélugas. Si le projet devait reprendre et que ce port pétrolier ouvrait en 2018, quelle incidence aurait-il sur les bélugas?

R: Ça pourrait être fatal. Ce projet consiste à construire une jetée d'au moins 700 mètres en plein dans l'habitat vital des bélugas. Cette population est totalement isolée de celle de l'Arctique. La colonie du Saint-Laurent a été décimée par la chasse jusque dans les années 1920-1930, puis par l'accumulation de produits toxiques et ensuite par le dérangement causé par l'augmentation du trafic maritime. Tout cela a fragilisé la population de bélugas qui compte maintenant moins de 1.000 individus. La situation est très critique et ce projet arrive alors que la population, que l'on croyait stabilisée depuis quelques années, est à nouveau en diminution: depuis 2008 on constate une augmentation de la mortalité chez les "veaux", ce qui est extrêmement inquiétant.

Q: En ordonnant la suspension des travaux, la justice a déploré dans son jugement "qu'aucun des représentants du ministre (québécois de l'Environnement) ayant travaillé sur le dossier ne connaisse les mammifères marins". Comment cela est-il possible?

R: La situation des bélugas du Saint-Laurent est connue et tous les articles scientifiques écrits à ce sujet ont mené à sa désignation en 1983 comme espèce menacée d'extinction. Les deux gouvernements (canadien et québécois) sont conjointement responsables d'assurer la survie de l'espèce. La loi stipule qu'avant de faire quoi que ce soit dans un habitat protégé, le ministère fédéral des Pêches et des Océans doit fournir un avis scientifique. Le ministère aurait dû demander à ses experts ou à des conseillers expérimentés de rédiger cet avis. Mais ils ont plutôt choisi une scientifique qui ne fait pas de recherche sur les bélugas du Saint-Laurent.

Q: Comment s'explique, selon vous, ce choix surprenant?

R: Pour les décideurs actuels, toute analyse d'impact sur l'environnement constitue une perte de temps qui retarde les projets économiques. Le gouvernement (de Stephen) Harper à Ottawa favorise l'exploitation du pétrole, particulièrement celui des sables bitumineux d'Alberta, et il veut absolument qu'il y ait un pipeline jusqu'à Cacouna et que le port pétrolier soit construit. Ce gouvernement a même changé la loi à la dernière minute en 2012: dans l'habitat des espèces menacées tu ne peux rien faire... sauf faire passer des pipelines.

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