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CHSLD: une vidéo de 5 secondes brise la vie d'une bonne préposée

26/09/2014 07:06 EDT | Actualisé 26/09/2014 07:06 EDT

Les caméras de surveillance dans les CHSLD peuvent bel et bien contribuer à dénoncer des cas de maltraitance. Mais lorsque 5 secondes d'une vidéo de 5 minutes roulent en boucle dans les médias, sans mise en contexte, elles peuvent aussi détruire une vie.

Un texte de Madeleine Roy

Le 15 décembre 2005, un peu avant 23 h, Stéphanie - nous l'appellerons ainsi pour protéger son identité - est arrivée au CHSLD où elle travaillait pour commencer son quart de nuit. Comme d'habitude, elle allait passer la majeure partie de la nuit seule dans une unité avec 35 patients souffrant d'alzheimer. Une unité aux portes vitrées, toujours verrouillées, pour empêcher les patients de fuguer. Stéphanie est préposée aux bénéficiaires.

Vers 5 h 30, elle aperçoit un résident debout derrière la porte vitrée qui lui fait des signes de la main en souriant. Nous l'appellerons M. Charles pour protéger sa dignité.

M. Charles porte un haut et un bas de pyjama. Comme d'habitude, à la manière d'un enfant, il traîne avec lui sa couverture. Il a besoin qu'on change sa couche-culotte. M. Charles a 77 ans.

Stéphanie ouvre la porte, prend les mains du vieil homme dans les siennes, et le ramène tranquillement vers sa chambre. Mais M. Charles n'est pas solide sur ses jambes. Il trébuche et tombe par terre. Il se met à crier, se débat et se cogne la tête sur le plancher.

Stéphanie se rend jusqu'au téléphone pour appeler du renfort, mais en décrochant, elle entend M. Charles s'agiter de plus en plus fort et réalise qu'il risque de se blesser. Elle lâche le téléphone et revient près de lui pour tenter de le relever.

Elle n'y arrive pas parce que les bas de M. Charles glissent sur le sol. Elle décide alors de le tirer par le bras, sur le plancher, jusque dans sa chambre, qui est à quelques pieds. Elle espère qu'il se calmera en retrouvant un endroit familier.

Dans la chambre de M. Charles, une caméra dissimulée par sa fille capte la scène. Stéphanie ne le sait pas encore, mais sa carrière de préposée vient de se terminer.

On est vendredi matin, Stéphanie finit son quart de travail, épuisée. Le samedi matin, elle se réveille en sursaut et se rappelle qu'elle a oublié de remplir un rapport d'incident pour signaler la chute de M. Charles.

Elle se dit qu'elle en parlera à sa superviseure dès son retour au travail, le mardi. Elle n'en aura pas le temps. Dès le lundi, les 5 secondes d'images où on la voit tirer M. Charles sur le sol roulent en boucle à la télévision. Le mardi, Stéphanie est congédiée. Mais ce qui va lui faire le plus mal, ce sont les manchettes des médias.

  • « Un septuagénaire maltraité »
  • « Film d'horreur dans un CHSLD »
  • « Des gestes barbares »
  • « Une préposée aux bénéficiaires d'un CHSLD prend un septuagénaire souffrant d'alzheimer par le bras et le traîne sauvagement sur le plancher de sa chambre »

Quatre mois après les événements, des accusations criminelles de voies de fait ont été déposées contre Stéphanie. Elle a été acquittée au terme de deux ans de procédures, notamment parce que le juge a eu accès à l'ensemble de la vidéo qui dure 5 minutes et non cinq secondes. Des images, qui selon nos recherches, n'ont jamais été diffusées.

Extraits du jugement

[Elle] ne fait aucun geste brusque, elle ne semble pas agressive. [...] Elle ne semble pas perdre patience. [...] Aucune forme d'agressivité n'est perceptible [...] on voit par la suite madame, après avoir relevé monsieur, lui changer sa couche culotte [...] avec douceur et sollicitude.

[...] Les gestes posés par Mme [...] en le traînant par terre [...] sont inappropriés, disgracieux, voire choquants, quand on n'en connaît pas le contexte. Mais selon la preuve entendue et visionnée, l'accusée ne manifestait aucune malveillance ni hostilité en posant ce geste.

Stéphanie n'avait aucun dossier disciplinaire. Aux dires de ses supérieurs, qui ont témoigné au procès, elle faisait bien son travail. Elle était douce et calme. Jamais on ne l'avait vue maltraiter un patient, ou même élever la voix.

Certes, elle avait commis une faute professionnelle en tirant M. Charles sur le sol et en omettant de déclarer l'incident, mais cela méritait-il un congédiement? Cela méritait-il un procès criminel? Cela méritait-il d'avoir à mettre une croix sur sa carrière?

Sans les 5 secondes de vidéos, qui ont fait le tour du Québec, la vie professionnelle et personnelle de Stéphanie aurait-elle été brisée?

« C'était l'enfer, j'ai été traumatisée de ça, raconte Stéphanie au téléphone en septembre 2014. Je suis une personne qui a besoin que le monde m'aime, et là, tout le monde me haïssait, alors c'était la fin du monde pour moi. »

« J'ai été obligée de recommencer ma vie à zéro. Je n'aurais jamais été capable de recommencer à travailler comme préposée, ça, c'est sûr. Déjà que la confiance on ne l'a pas toujours, ça a vraiment descendu. Je recommence à l'avoir tranquillement avec les années de thérapie. »

— Stéphanie, en septembre 2014

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