Brigitte Haentjens publie « Un regard qui te fracasse » (ENTREVUE)

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BRIGITTE HAENTJENS
Courtoisie
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« Je ne manque pas une seule représentation de mes spectacles, sauf si je dois être dans une autre ville, loin, à l’étranger. Autrement, je veux être là tous les soirs. Ou plutôt: je ne peux pas ne pas y être. C’est un appel irrésistible, très puissant, que je ressens dans ma chair. Quelque chose de l’ordre de la dépendance, du besoin irrépressible de drogue que le corps réclamerait. »

Décrivant à elle seule la passion que voue Brigitte Haentjens au théâtre, cette citation se retrouve dans Un regard qui te fracasse (Boréal), un ouvrage écrit avec minutie et délicatesse, tel un véritable objet de création. « Ça m’a demandé toute mon âme. L’écriture a exigé de moi énormément de rigueur et d’énergie pour plonger aussi loin. Mais il y avait quelque chose de serein aussi dans ce travail. En regardant mon parcours, je trouvais que j’avais vécu une super belle vie, même si elle n’était pas toujours légère. »

Dès les premières pages, on la retrouve à l’époque de ses études théâtrales à Paris, alors qu’elle était persuadée que ses camarades avaient plus de talent qu’elle. « Je luttais quotidiennement avec un sentiment d’inadéquation et de faillite. Je n’avais pas énormément de bienveillance sur moi. Et les milieux où j’ai étudié non plus. C’est une chose dont j’ai souffert et que j’essaie d’offrir aux autres. »

Refusant d’exister dans le regard des autres et se sachant profondément mal à l’aise avec l’autorité, elle délaisse le jeu au profit de la mise en scène, un rôle qui lui permet d’organiser le chaos, de le structurer et de le mettre à distance.

La santé physique et mentale des acteurs

Une figure d’autorité qu’elle tente d’exercer comme un psychanalyste dont l’écoute bienveillante permet de déceler les accidents de paroles et d’extraire le meilleur des interprètes. « Je ne suis pas une metteur en scène qui veut casser les gens. J’essaie de m’exprimer avec franchise et générosité, mais sans complaisance. C’est trop facile de détruire les acteurs, vu les zones émotives où ils doivent aller. En un mois, on peut tuer quelqu’un… »

Dans le livre, elle illustre leur fragilité en racontant que Marc Béland est tombé malade pendant Caligula, que Christian Lapointe et Roy Dupuis ont dit s’être sentis pollués par la violence de leurs personnages dans Le 20 novembre et Blasté, et qu’elle a craint de voir Sébastien Ricard se disloquer dans le trou noir de la nuit, lorsqu’il jouait La Nuit juste avant les forêts.

3 décennies de théâtre

Un exil en Ontario en 1977, du théâtre engagé à travers la province, une formidable association avec Jean-Marc Dalpé, la direction du Théâtre du Nouvel-Ontario à Sudbury, un nouvel exil à Montréal en 1991, une expérience malheureuse à la tête du Théâtre Denise-Pelletier, la fondation de sa compagnie Sybillines, des créations qui ne cessent de marquer l’imaginaire théâtral québécois. À travers le récit de son parcours professionnel, jalonné de réflexions, d’anecdotes et d’introspections, on découvre une artiste dont le travail trouble le sommeil et les autres fonctions organiques, au point d’en oublier de vivre.

Une metteure en scène qui se demande comment surprendre une actrice comme Anne-Marie Cadieux après 12 collaborations. Une femme pour qui chaque création engendre une sorte de dépression, comme si elle se débarrassait d’un besoin qui l’aurait envahie et empoisonnée.

Les parallèles avec les relations amoureuses sautent aux yeux. « Oui, c’est vrai que mon rapport au théâtre ressemble à un couple. J’ai toujours dit qu’on trompait davantage son conjoint avec la création qu’avec une autre personne. Il faut être solide et ne pas avoir de problème d’ego pour vivre avec moi. C’est riche, stimulant et jamais ennuyant, mais bien exigeant! »

Se disant plus délinquante qu’avant et pratiquement indifférente aux critiques, la metteure en scène a senti le vent tourné il y a 20 ans. « Autour de la quarantaine, quand j’ai quitté le Théâtre Denise-Pelletier et que j’ai commencé à penser à fonder Sybillines, je me suis peu à peu libérée du regard des autres. Plus jeune, j’avais un désir de reconnaissance et d’un chemin à parcourir, mais je crois qu’à mesure que j’ai agi, je me suis détachée de ce besoin d’être admirée. »

La vitalité du théâtre actuel

Alors que René-Daniel Dubois disait cette semaine dans La Presse que l’activité théâtrale au Québec lui donnait l’impression de visiter le village fantôme de Val-Jalbert, et qu’il ne restait que des ruines du dynamisme théâtral et de son impact social d’il y a 30 ans, Brigitte Haentjens affirme que le théâtre engagé et la prise de parole politique ont été largement évacués des théâtres québécois depuis 20 ou 30 ans.

« Pourtant, on n’a pas moins de raison de se battre, au contraire. J’espère que ce désir revienne plus fort pour d’autres créateurs. Mais il faut aussi réaliser que les temps sont extrêmement durs pour les jeunes artistes, qui sont de plus en plus précaires. Quand tu te bats pour payer ton loyer et pour survivre, tu as moins d’énergie pour autre chose… »

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