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«Les Accents circomplexes» de Jean-Benoit Nadeau : Toronto et le Québec passent au tordeur (ENTREVUE)

17/09/2014 09:43 EDT | Actualisé 18/09/2014 10:28 EDT
Camille Collin

«C’est une chose curieuse que Toronto. Une fois qu’on s’est habitué aux tramways, aux ratons laveurs, aux voisins envahissants, à la vie sans cholestérol, aux épiceries sans alcool, aux Beer Stores, aux Tim Hortons, il y a encore le problème de Toronto, une ville qui présente la caractéristique d’être moins que la somme de ses parties. Toronto n’a pas de gestalt. […] Toronto est orgueilleuse, puissante, bourdonnante, mais pas vibrante.»

Cette analyse humoristico-ethnologique illustre bien le style préconisé par Jean-Benoit Nadeau dans Les accents circomplexes, un livre reposant en partie sur l’année passée à Toronto, où il a écrit des livres sur la France, Les Français aussi ont un accent et Sixty Million Frenchmen Can’t Be Wrong (traduit en français et adapté sous le titre Pas si fous, c’est Français!).

Un contexte qui l’aurait empêché d’apprécier pleinement la ville Reine. « Je suis un écrivain-voyageur, mais je dois être à une place où j’ai vraiment envie d’être. Je n’ai pas aimé Toronto à cause de ses défauts et de moi-même, parce que j’avais la tête ailleurs. C’est une leçon pour l’avenir. Récemment, en Arizona, j’ai renoncé à un projet pour éviter un nouvel échec semblable. Je voulais vivre l’Arizona pleinement.»

Toronto l’imitatrice

Pendant 11 mois, sa vie ontarienne lui aura permis de découvrir certaines habitudes plutôt champêtres des régions, les plaisirs bien relatifs de l’autoroute 401 reliant Montréal et Toronto, l’attachement profond des locaux au Tim Hortons, les joies maintes fois répétées des chutes du Niagara, la faune du lac Ontario, ainsi que l’impression perpétuelle que Toronto se fait belle pour les autres, plutôt que pour elle-même.

«J’étais fasciné de voir que les Torontois se comparaient avec tout le monde, et particulièrement avec les Américains. La totalité de la planification de leur ville, de l’urbanisme à la vie culturelle, est basée sur ce qui a été fait ailleurs. Leur but se résumait à ne surtout pas être comme Buffalo, mais de tout faire pour avoir les airs de New York ou Chicago.»

Cela dit, Nadeau relève plusieurs forces de la métropole canadienne, à commencer par l’importance de l’éducation. « C’est une force de Toronto d’avoir puisé dans un arrière-pays beaucoup plus alphabétisé et riche au niveau intellectuel, avec les collèges et les universités qui ont poussé dans de petites villes comme Hamilton ou Sainte Catharines. Quand je dis aux Québécois d’imaginer où serait le Québec si on avait implanté et laissé grandir de telles institutions à Granby, Sorel ou St-Hyacinthe, qui sont des villes de dimensions similaires, les gens partent à rire. Mais ce n’est pas drôle. La culture protestante de Toronto et des environs a une capacité d’organisation très forte pour mener de tels projets. D’ailleurs, quand ils ont décidé de désosser Montréal sur tous les plans, ils ont réussi et on s’est laissé faire. »

Le Québec, un village gaulois?

Ce regard sans complaisance, le journaliste le pose également sur la métropole, où il est rentré avec soulagement, l’Estrie où il a grandi, ainsi que sur plusieurs régions du Québec, qu’il analyse avec exigence et tendresse : « … le Québec est un être ambigu – dans sa genèse et sa sociologie. Un Québécois, cela vit dans un Nouveau Monde qui n’a rien de nouveau. Il parle une langue d’un pays d’outre-mer. Les Québécois sont hypercréatifs et hypercolonisés, étant habitants d’un continent qui est un néologisme, et ils se perçoivent comme un village d’Astérix alors que leur langue les branche sur le monde.»

«Je» pour parler de «nous»

Au-delà de ces analyses sociologiques, Jean-Benoit Nadeau n’hésite pas à ponctuer son récit de tranches de vie, au sujet d’un tour de l’île de Montréal en canoë, des derniers jours de sa grand-mère complètement folle et des nuances culturelles des programmes de qualité de sperme français, ontarien et québécois, alors qu’il tentait de vérifier sa capacité à procréer.

Un point de vue inhabituel pour un journaliste habitué au recul et à la neutralité. «J’ai longtemps eu une pudeur à l’idée de me mettre au centre d’un livre. Mais un jour, un de mes supérieurs m’avait conseillé de noter toutes mes premières impressions lorsque j’arrivais dans une société que je connaissais plus ou moins, parce qu’elles ne reviennent jamais. Il m’a fait réaliser que ma subjectivité était importante dans ce que j’observais et que le "je" n’était pas insignifiant ou artificiel, si on l’accompagnait d’une réflexion. J’ai donc décidé de me raconter en creusant mes sujets.»

Une méthode qu’il compte bien remettre à profit dans quelques années, lorsque ses enfants seront plus vieux, et s’il maîtrise la langue du pays à découvrir. «Pour arriver à lire entre les lignes d’une société, il faut être capable de lire les lignes. Je serais probablement capable de le faire au Mexique ou dans un pays hispanophone. J’apprends actuellement l’arabe et je connais des bouts d’allemand. Un jour, je referai le coup.»

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