POLITIQUE

La politique sur les réfugiés risque de séparer les enfants de leurs parents

31/08/2014 12:11 EDT | Actualisé 31/10/2014 05:12 EDT
Brian Trinh/HuffPost Canada

MONTRÉAL - Pendant un mois, Sheila Sedinger s'est réveillée chaque matin remplie d'inquiétude à l'idée d'être déportée au Mexique sans ses deux fillettes.

Mais la jeune femme, qui est arrivée au Canada en 2005, a obtenu cette semaine un sursis, qui l'a autorisée à rester à Montréal pendant au moins deux ans avec ses filles âgées de six et huit ans, le temps notamment d'achever les procédures avec son ex-mari sur la garde des enfants.

Mais d'autres familles n'ont pas eu autant de chance. Des militants et des experts juridiques affirment que les politiques du Canada sur les réfugiés menacent de briser des familles et ne tiennent souvent pas compte de l'intérêt des enfants concernés.

«Nous nous retrouvons souvent dans des situations où des familles sont brisées, affirme Sharry Aiken, professeure de droit à l'université Queen's de Kingston, en Ontario. Dans l'ordre des choses, ce ne sont pas des gens qui devraient inquiéter outre mesure les agents de l'immigration canadienne.»

On ne sait pas exactement combien de familles comptant des enfants nés au Canada sont ainsi visées par un ordre de déportation chaque année.

L'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) ne tient pas de statistiques sur le nombre de personnes déportées pendant que leurs enfants restent derrière, a indiqué une porte-parole de l'agence, Esme Bailey, dans un communiqué.

Mme Bailey assure toutefois que l'intérêt des enfants est pris en considération «en tout temps». Elle ajoute que les parents visés par un ordre de déportation ont plusieurs options, notamment de «trouver un tuteur approprié pour leurs enfants nés au Canada, et s'il n'y a personne pour agir comme tuteur, nous leur conseillons de contacter les services provinciaux de protection de l'enfance».

Au total, 10 505 demandeurs du statut de réfugié ont été expulsés du Canada en 2013, et 4632 autres depuis le début de 2014, selon l'ASFC.

D'après l'organisation montréalaise Solidarité sans frontières, plusieurs cas récents impliquant des familles avec de jeunes enfants laissent croire qu'il s'agit d'une tendance à la hausse.

Ivonne Hernandez, elle aussi originaire du Mexique, a obtenu un sursis de dernière minute en février, jusqu'à une audience judiciaire en vue de ravoir la garde de son fils. Elle en a perdu la garde au profit de son ex-conjoint, en partie parce qu'elle n'a pas de statut légal au Canada.

Dans un autre cas, un Chilien a demandé la résidence pour des motifs humanitaires afin de s'occuper de sa mère malade, une Canadienne atteinte de la sclérose latérale amyotrophique. Il est entré dans la clandestinité au début du mois d'août pour éviter d'être déporté.

Vendredi, une mère et un père égyptiens ont été déportés après que leur demande de sursis eut été rejetée. Refusant de laisser derrière leurs enfants nés au Canada, ils ont décidé de les emmener avec eux en Égypte.

Selon Mme Aiken, l'approche du Canada ne semble pas toujours conforme aux dispositions de la Convention des Nations unies relative aux droits de l'enfant, que le Canada a ratifiée en 1991.

«J'ai déjà vu des agents de l'immigration examiner les demandes de sursis, a-t-elle affirmé. Tant et aussi longtemps qu'ils cochent les cases et disent "oui, j'ai vérifié cet aspect, et voici pourquoi je ne pense pas que ce soit important", cela ne laisse presque pas de place à la contestation, sauf dans les cas vraiment flagrants.»

Pour sa part, Sheila Selinger est engagée dans une longue bataille pour obtenir un statut légal au Canada. Elle mène également un difficile affrontement judiciaire avec son ex-mari pour obtenir la garde de leurs deux filles.

Elle affirme avoir fui le Mexique pour échapper à une série d'expériences traumatisantes et à un ex-conjoint violent. La déportation l'aurait séparée de son réseau de proches et d'amis, incluant son père, explique-t-elle.

Mais samedi, le jour où elle aurait dû être déportée, Mme Selinger est finalement restée à Montréal et a pu célébrer le sixième anniversaire de naissance de sa fille.

«Je ne suis pas Mexicaine, je suis Canadienne, a-t-elle dit. Je veux seulement poursuivre ma vie.»