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Biographie: Brian Mulroney et ses «beaux risques», de Baie-Comeau à Ottawa

30/08/2014 07:30 EDT | Actualisé 30/10/2014 05:12 EDT

MONTRÉAL - Les raisons de la colère de Brian Mulroney à l'endroit de son ami de longue date Lucien Bouchard sont, pour la plupart, assez bien connues. Mais l'une de celles qui a exacerbé les tensions entre les deux hommes n'aurait peut-être pas eu le même impact si l'ancien premier ministre conservateur avait su ce qui s'était joué dans les coulisses du Parlement.

Le 21 mai 1990, coup de tonnerre sur la colline parlementaire: Lucien Bouchard, alors ministre de l'Environnement, claque la porte du Parti conservateur. C'est le quotidien Le Devoir qui en fait l'annonce en exclusivité le lendemain, publiant des extraits de la lettre de démission de l'élu.

«La publication de son contenu (...) confortera Brian Mulroney dans sa perception que l'opération était un coup monté, la 'preuve' étant que Bouchard a même fait couler sa lettre dans un journal québécois proche des souverainistes», peut-on lire dans la biographie «Brian Mulroney: L'homme des beaux risques», que signe le journaliste Guy Gendron.

Or, ce n'est ni le député saguenéen, ni son entourage, qui ont coulé la missive au quotidien montréalais, selon ce que l'auteur raconte dans son ouvrage, qui se veut un complément à la série documentaire télévisée en quatre volets présentée à l'automne sur les ondes de Radio-Canada.

«Au moment où l'assistante de Lucien Bouchard lit la version finale de la lettre à haute voix (...), la journaliste Chantal Hébert du quotidien Le Devoir se dirige vers le bureau du ministre dans l'espoir bien incertain d'y trouver quelqu'un à qui parler des derniers développements, écrit M. Gendron. Elle sera bien servie!»

La scribe retranscrira l'essentiel de la lettre de démission.

«Pendant des années, les gens de Lucien Bouchard ont cru que le bureau de Brian Mulroney avait essayé de faire une magouille et qu'il m'avait refilé sa lettre pour le 'scooper' et les gens de Brian Mulroney ont cru que les gens de Lucien Bouchard m'avaient donné sa lettre», a relaté la chroniqueuse politique en entrevue avec La Presse Canadienne.

D'après Guy Gendron, cet épisode n'aura fait que s'ajouter à la déferlante de «mauvaises perceptions» qui ont fini par avoir raison de l'amitié entre les deux hommes — un sujet qui a refait surface dans l'actualité il y a quelques jours, lorsque M. Bouchard l'a abordé en marge d'un visionnement de presse d'un documentaire sur son parcours.

«Je pense que Mulroney risque d'avoir appris des choses en lisant ce chapitre-là, estime M. Gendron. Est-ce que ça va être suffisant pour le faire changer d'idée sur Lucien? Je ne suis pas sûr.»

Risque-t-il d'avoir appris des choses qui le contrarient en parcourant l'ensemble de l'ouvrage biographique?

«Je ne sais pas. Je sais qu'il a vu le livre après qu'il ait été imprimé, et on me dit qu'il va être au lancement. Alors s'il est fâché, il ne l'est pas trop», rigole l'écrivain.

Le lancement en question aura lieu le 3 septembre au chic hôtel montréalais Ritz-Carlton. Le choix de l'endroit n'est pas fortuit: Brian Mulroney y a levé le coude plus souvent qu'à son tour dans ses jeunes années — une mauvaise habitude qu'il a abandonnée de façon définitive en 1980, avant qu'il ne soit trop tard.

Car dans les années 1960 et 1970, «le petit gars de Baie-Comeau» buvait comme un matelot. Sa consommation excessive d'alcool était un secret de Polichinelle dans son entourage immédiat, qui a tenté de lui faire entendre raison à quelques reprises en le voyant aller.

«Il a fallu longtemps à Brian Mulroney avant d'arriver à parler de cette période avec sérénité, à mettre des mots sur sa dépendance à l'alcool: 'Mon problème, c'est que je ne pouvais pas dire (que j'allais) prendre UN verre de whisky. J'aimais le deuxième et le troisième'», lit-on dans la biographie.

C'est peut-être d'ailleurs après avoir pris une cuite qu'il a eu la curieuse idée de se coucher avec un couteau sous l'oreiller alors que la crise d'Octobre battait son plein et qu'il se trouvait dans un chalet isolé, sans protection, avec son complice Bernard Roy, a suggéré M. Gendron en entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne. Il s'agit de l'un des seuls épisodes de la biographie dont l'ancien premier ministre dit ne conserver aucun souvenir.

Il faut dire qu'après l'enlèvement du ministre Pierre Laporte, en 1970, Brian Mulroney s'était prononcé en faveur de la Loi sur les mesures de guerre, ce qui le plaçait dans la mire des felquistes, d'autant plus qu'il était alors l'avocat — anglophone, de surcroît — qui représentait le patronat contre les syndicats dans des conflits bien en vue, souligne-t-on dans le bouquin de près de 400 pages.

«Je me souviendrai toujours de ce qu'il avait fait: il est allé dans la cuisine pour choisir le couteau avec la plus grosse lame et puis il était allé avec le couteau dans sa chambre, il l'avait mis en-dessous de son oreiller et il avait dit: 'ces christs-là, s'ils veulent venir faire du trouble ici, ils ne l'auront pas facile'», a confié M. Roy.

Mais ce n'est pas un florilège d'anecdotes que cherchait à assembler M. Gendron en planchant sur ce projet de biographie, qui a nécessité une quarantaine d'entrevues avec amis, parents, anciens collègues et chefs d'État étrangers.

Le journaliste, qui a été correspondant parlementaire à Ottawa entre 1987 et 1998, cherchait principalement à comprendre comment s'est développé chez Brian Mulroney cette quasi-obsession de la fameuse réconciliation nationale.

Et même après avoir accouché de quatre heures de matériel télévisuel (après le montage), il restait beaucoup d'éléments liés à cette question à approfondir — d'où le livre, explique M. Gendron.

«À 19 ans, ce gars-là parlait de réconciliation nationale dans son mémoire de science politique. C'est quand même quelque chose, lance-t-il. Tu te dis: 'C'est pas une vocation tardive, ça ne lui est pas venu sur le tard en se demandant quelle 'bébelle' il pourrait sortir pour faire plaisir au Québec pendant sa campagne électorale en 1984'.»

Le thème de la réconciliation nationale a été au coeur des deux mandats de Brian Mulroney, et il aura ultimement mené à ce que le principal intéressé a identifié comme son plus grand revers politique: l'échec de l'accord de Meech.

L'ancien politicien laisse cependant derrière lui une série de réussites non négligeables — la conclusion d'un accord sur les pluies acides, d'une entente de libre-échange avec les États-Unis, la contribution à la lutte contre le régime de l'apartheid en Afrique du Sud — et surtout, une réputation de surdoué en matière de relations interpersonnelles, selon Guy Gendron.

«Mulroney, c'est le charme irlandais, résume l'auteur. Cet homme-là a une présence, un charisme; c'est un hyperdoué des relations interpersonnelles. (...) Et en politique, il était capable d'aller racler dans tous les partis, au-delà des allégeances politiques. Il faut lui donner ça.»

La biographie «Brian Mulroney: L'homme des beaux risques» sera en vente à compter du 3 septembre.

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