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Wingsuit: les Icare à combinaison ailée face au piège de la vidéo

29/08/2014 02:33 EDT | Actualisé 28/10/2014 05:12 EDT

Vêtus d'une combinaison en forme d'ailes, ils jouent les Icare en sautant des falaises: le "wingsuit", pratique du vol extrême aux vidéos époustouflantes, se répand comme une traînée de poudre dans les Alpes, avec sa rançon d'accidents mortels.

Sur la terrasse du Brévent (2.525 mètres), face aux cimes enneigées du Mont-Blanc, des hommes (et quelques femmes) en tenue de chauve-souris multicolore défilent au bord du vide. Puis se jettent soudainement, provoquant les cris de stupeur des touristes de passage. Pour un vol d'environ une minute sur 1.500 m de dénivelé, avant atterrissage en parachute.

En huit secondes, les "wingsuiteurs" atteignent 200 km/h, vitesse à partir de laquelle ils volent "en s'appuyant sur l'air: c'est la gravité qui fait toute la magie de la chose, le vent ne sert à rien", explique Roch Malnuit, président de la French Base Association.

Ouvert en juin 2012, le Brévent est vite devenu un classique de la discipline, comme Lauterbrunnen en Suisse. Dès la première vidéo diffusée sur internet, c'est l'affluence sur le site, accessible en quelques minutes par téléphérique. Un mois plus tard, on compte une trentaine de sauts par jour. Puis un mort et un blessé grave. L'émotion suscitée conduit la mairie de Chamonix à interdire la discipline depuis ce sommet.

"On parle de nous seulement quand il y a des accidents", regrette la Suissesse Géraldine Fasnacht, 28 ans, première à sauter du Cervin (4.478 mètres) en juin dernier. "C'est un sport magnifique, très doux qui demande énormément de préparation et de travail", assure-t-elle.

Après un an de réflexion, la capitale française des sports extrêmes a décidé l'été dernier d'autoriser à nouveau les vols au Brévent, sauf entre 10H00 et 15H00 afin de ne pas gêner les parapentistes.

- 2013, année meurtrière -

Mais la question du rôle de la vidéo dans la survenue des accidents - la "Base Jumping Fatality List", consultable sur internet (http://www.blincmagazine.com/forum/wiki/Fatality_Statistics), recense 21 morts en wingsuit dans le monde en 2013 - reste entière dans cette discipline où la moindre erreur peut être fatale.

Elle compte environ 2.000 adeptes dans le monde, notamment en Australie et aux Etats-Unis. Aucun diplôme, ni test, n'est requis, mais il existe des écoles en Norvège, en Autriche et aux USA. "Ce qu'on recommande, c'est de prendre une assurance et de faire environ 200 sauts depuis un avion, pour acquérir la maîtrise de l'air, avant de se lancer d'une falaise", explique Roch Malnuit.

Pour le colonel Blaise Agresti, conseiller montagne à la gendarmerie, "ce n'est pas la pratique en elle-même qui pose problème". "C'est sa médiatisation, qui peut donner des idées à des gens moins aguerris et entraîne une surenchère dans les images sensationnelles: le jeu étant de passer au plus près du sol." Ou de battre le record du monde de vitesse (363 km/h depuis un avion).

A l'instar du Français Loïc Jean Albert, qui dès 2003 survola une pente enneigée à moins de trois mètres lors d'un vol en Suisse. "Aujourd'hui on voit ça tous les jours, le problème c'est que certains le font sans expérience. Or quand on vole à deux ou trois mètres du sol, il n'y a plus de marge", souligne Jean-Philippe Gady, président de l'Association française de paralpinisme.

Lui saute de 160 à 180 fois par an, de janvier à décembre: "avec des cadences comme ça, on peut se permettre des sauts techniques." Les images filmées par deux ou trois mini-caméras GoPro, fixées sur le casque ou le torse, font froid dans le dos quand certains se faufilent dans un couloir étroit ou sous la passerelle de l'Aiguille du Midi (3.842 mètres) sur le Mont-Blanc.

- 'Sentiment de facilité' -

"La vidéo a un côté positif: elle nous permet d'affiner la technique de vol, la précision, la hauteur d'ouverture du parachute", justifie Vincent Descols, l'un des premiers à sauter du Brévent. "Mais certaines vidéos sont néfastes car elles donnent un sentiment de facilité", reconnaît-il, en pointant aussi les problèmes d'ego de certains pratiquants.

La mort, en août 2013, du Britannique Mark Sutton, le James Bond parachutiste des jeux Olympiques de Londres, puis en mars 2014 de trois jeunes wingsuiteurs en Suisse, le Néo-Zélandais Dan Vicary, l'Américain Brian Drake et le Français Ludovic Woerth, lors d'événements ou de tournages pour la chaîne de sports extrêmes Epic TV, a relancé la polémique sur le côté pousse-au-crime de certaines images.

"On a eu un moment de doute après la mort de Dan, Brian et Ludo parce qu'on a eu beaucoup de critiques", admet Jools Benker, chargée du wingsuit chez Epic TV. "Mais les risques, ce sont eux qui les prennent, ils les connaissent. Le fait de les payer ne les pousse pas à voler plus près du sol", insiste-t-elle, quand d'autres dénoncent une course au nombre de "vues" sur YouTube.

La chaîne, basée à Chamonix, revendique 2,7 millions de visiteurs uniques par mois, essentiellement des Américains, Britanniques et Français. Ses images de wingsuit font un tabac mais elles rapportent peu à cette start-up de 35 employés qui peine à les revendre à des sociétés extérieures, encore frileuses.

Jean-Noël Itzstein, un des pionniers de la discipline, déplore au final une réputation sulfureuse: "les gens ont l'impression qu'on se suicide en sautant. Mais dans l'alpinisme, il y a plein de morts tous les ans et c'est entré dans les moeurs".

aag-ppy/cac

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