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Excentrique ou fou, Sam Hughes a marqué le début de la 1ere Guerre mondiale

16/08/2014 10:58 EDT | Actualisé 16/10/2014 05:12 EDT

OTTAWA - Sam Hughes, ministre fédéral de la Milice au début de la Première Guerre mondiale, était un bigot grandiloquent qui haïssait les catholiques, les Canadiens-français et les officiers de carrière.

C'était aussi un homme passionné aux profondes convictions: des qualités qui pouvaient le rendre attachant dans un premier temps. Mais sa vantardise et sa bravade ont causé sa perte.

Pour certains, c'était un homme excentrique; pour d'autres, il était tout simplement fou.

«Certains le considéraient comme un mégalomane instable. D'autres le traitaient de maniaque. Mais il a su capter la frénésie de l'époque», a écrit l'historien Tim Cook, le grand spécialiste canadien de la Première Guerre mondiale, dans son livre «Warlords: Borden, Mackenzie King and Canada's World Wars».

Sam Hughes était orangiste à une époque où la religion faisait partie intégrante de la scène politique. Son style tonitruant a aidé Robert Borden et les conservateurs à remporter les élections fédérales de 1911. Il croyait profondément que le citoyen-soldat était plus brillant, plus apte à improviser sur les champs de bataille que les militaires professionnels rigides. Il voyait le monde en noir et blanc, sans aucune nuance de gris.

Au déclenchement de la «Grande Guerre», Sam Hughes avait jeté aux ordures les plans de mobilisation d'une force militaire, et a plutôt lancé un appel aux volontaires. Il les a ensuite rassemblés à Valcartier, où un immense camp d'entraînement avait été construit en un rien de temps.

Hughes était omnipotent, nommant les officiers et s'empressant de signer des contrats d'approvisionnement.

Malgré cela — ou à cause de cela —, la 1ere Division canadienne, dont la plupart des soldats étaient mal équipés, a pu être envoyée en Grande-Bretagne en moins de trois mois.

Au moment de l'embarquement, Hughes, monté sur un cheval, s'est adressé aux soldats pour les encourager. Mais, comme le rappelle l'historien Mark Humphries, de l'université Wilfrid-Laurier, en Ontario, le discours est tombé à plat. «Plusieurs soldats ont décrit comment il était étrange de voir le ministre de la Milice parler, du haut de son cheval, de la façon dont les Canadiens allaient annihiler les Allemands.»

Les soldats canadiens ont été par ailleurs très mal armés pour le combat. On les avait équipés d'un fusil Ross, une arme sportive très précise mais peu maniable et peu résistante. Sa courroie de cuir était mal conçue. Les mitrailleuses américaines achetées par le ministre étaient inférieures aux modèles britanniques. Les bottes, quant à elles, pourrissaient dans la boue.

Sans oublier la fameuse pelle MacAdams, un outil breveté par Hughes et nommé en l'honneur de sa secrétaire, Ena MacAdam. La pelle devait avoir un double usage: les soldats pouvaient s'en servir pour creuser un abri, ou se protéger des balles ennemies, en l'utilisant comme meurtrière — ils pouvaient eux-mêmes tirer à travers le trou placé au milieu de la pelle.

Légers problèmes: la pelle ne pouvait pas arrêter les balles ennemies, elle pesait deux kilogrammes, et il était difficile de fabriquer des pelles percées d'un trou au milieu de la pièce plate. Hugues en avait acheté 25 000, au coût de 34 000 $; elles ont finalement été vendues à la ferraille au prix de 1400 $.

Éditeur orangiste

Sam Hughes était né le 8 janvier 1853 dans le comté de Durham, dans ce qui est devenu en 1867 l'Ontario. Après avoir grandi sur une ferme, il s'est engagé dans la milice locale à l'âge de 12 ans. Quatre ans plus tard, il était enseignant. À l'âge de 33 ans, il a acheté un journal, le Warder, à Lindsay, en Ontario. A l'époque, les journaux étaient franchement partisans; le Warder était un journal conservateur. Hughes, à titre de propriétaire et d'éditeur, pouvait insulter les libéraux sans cacher ses préjugés défavorables contre les catholiques et le Québec.

Élu à la Chambre des communes lors d'une élection complémentaire en 1892, il a été réélu sept fois par la suite. Il était toujours député au moment de sa mort en 1921.

Il a participé à la guerre des Boers en 1899, où il s'est fait remarquer par son courage et son leadership. Il a vainement demandé ensuite d'être décoré de la croix de Victoria, la plus haute distinction militaire de l'Empire britannique.

A l'arrivée au pouvoir des conservateurs en 1911, le premier ministre Robert Borden confie à Hughes le portefeuille de la Milice — l'équivalent du ministère de la Défense aujourd'hui. «Hughes était passé maître dans le patronage. Cela faisait de lui un allié inestimable pour Robert Borden, explique l'historien Humphries. Borden semblait vraiment apprécier Hughes. Il était prêt à pardonner ses frasques même si elles nuisaient au gouvernement ou au parti. Il espérait bien que Hughes devienne plus mature, mais surtout, Borden plaçait la loyauté au-dessus de tous les autres traits de caractère.»

Au tout début de la Première Guerre mondiale, Hugues semblait être comme un poisson dans l'eau. Il a recruté les soldats, nommé les officiers. Il a été nommé chevalier de l'Ordre du Bain en 1915. L'année suivante, l'armée britannique le nommait lieutenant-général à titre honorifique.

Mais il n'y a pas loin du Capitole à la Roche tarpéienne. Hughes était souvent son pire ennemi.

«Dès le début du conflit, les Canadiens l'ont identifié à l'effort de guerre. On peut dire, sans risque de se tromper, qu'à ce moment-là, l'étoile de Hughes était à son zénith. Il était admiré de ses collègues et de ses adversaires des deux côtés de la Chambre des communes, raconte l'historien Humphries. Mais son étoile a commencé à pâlir à mesure que la guerre s'éternisait et que les pertes augmentaient. L'amateurisme de Hughes, ses pitreries improvisées n'avaient plus leur place dans la guerre que croyaient mener les Canadiens.»

Résolu à interdire toute autre langue que l'anglais dans le corps expéditionnaire canadien, Hughes s'aliéna rapidement la population québécoise, comme le reconnaît le ministère des Anciens Combattants, «en déclarant publiquement que les Canadiens-français étaient reconnus pour n'arriver qu'en petits nombres et déserter en masse». Il refusa la création d'une unité spécifiquement canadienne-française, et ce fut même à son corps défendant que le gouvernement autorisa en octobre 1914 la formation de ce qui devint le 22e Bataillon.

Le fusil Ross devient le symbole du caractère obtus de Hughes. Le ministre a continué de promouvoir cette arme malgré son échec patent. Il la défendait même si des milliers de soldats l'abandonnaient au profit de la Lee-Enfields britannique. Le politicien n'a pu s'ajuster à la nouvelle donne, croyant toujours que le patronage et le copinage faisaient partie des moeurs. Mais cela n'était plus politiquement acceptable devant la gravité des pertes. La guerre était devenue quelque chose de sérieux.

Borden lui a demandé de calmer ses ardeurs. Hughes a refusé et a commencé à comploter contre son premier ministre. Le vase a débordé; Borden lui a demandé de démissionner. Hughes est demeuré député, se querellant sans cesse avec les libéraux et tous ceux qui étaient irrités par sa personnalité.

En mars 1919, lors d'un discours prononcé à la Chambre des communes, Hughes n'a pu faire taire son ressentiment contre le gouvernement, avant de s'attaquer au lieutenant-général Arthur Currie, commandant en chef du corps expéditionnaire canadien pendant les 17 derniers mois de la guerre. Currie, selon l'ancien ministre, avait sacrifié sans raison ses troupes dans des assauts inutiles.

C'était là l'une des dernières flèches tirées par le politicien, qui s'éteindra deux ans plus tard, le 21 août 1921.

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