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Museveni sort gagnant de la saga de la loi antihomosexualité en Ouganda

06/08/2014 04:45 EDT | Actualisé 05/10/2014 05:12 EDT

Le président Yoweri Museveni apparaît comme le grand gagnant de l'annulation de la loi antihomosexualité en Ouganda: il devrait retrouver les bonnes grâces de l'Occident tout en restant, aux yeux de sa population, intransigeant contre l'homosexualité et le "colonialisme".

La décision de la Cour constitutionnelle, qui a jugé le 1er août que le quorum exigé par la Constitution n'était pas atteint lors du vote de la loi, "est une bonne nouvelle pour Museveni", explique Harry Verhoeven, qui enseigne la politique africaine à l'Université britannique d'Oxford.

Selon cet analyste, elle "lui permet de dire aux partisans (de la loi) +j'ai fait ce que je pouvais, j'ai mis ma tête sur le billot+, et va parallèlement permettre le possible retour d'une partie de l'aide" internationale gelée depuis la promulgation de la loi en février.

Le texte ajoutait la répression de la "promotion de l'homosexualité" et l'obligation de dénoncer les homosexuels à une législation punissant déjà depuis plus d'un demi-siècle les relations homosexuelles de la prison à vie. L'entrée en vigueur de cette loi avait suscité un tollé jusque chez les plus proches partenaires de Kampala, l'allié américain en tête.

Plusieurs bailleurs, jusqu'ici plutôt flegmatiques face au bilan ougandais en matière de droits de l'Homme et aux détournements d'aide internationale, avaient suspendu certains de leurs subsides au gouvernement. Washington, qui avait comparé la loi aux législations de l'Allemagne nazie ou de l'Afrique du Sud sous l'apartheid, avait même pris des sanctions.

- 'Importantes pressions' -

Selon les économistes, ce gel de l'aide a pesé sur les finances publiques du pays, malgré les dénégations de Kampala.

Incontournable dans la région - notamment via la présence militaire ougandaise au sein de la Force africaine en Somalie -, M. Museveni va désormais pouvoir réclamer le retour de l'aide, tout en restant pour les Ougandais celui qui s'est opposé au "diktat" d'un Occident voulant, disait-il, "imposer" l'homosexualité dans le pays.

L'annulation de la loi est intervenue opportunément à quelques jours du sommet Etats-Unis/Afrique, auquel participe le président ougandais.

"Le fait qu'il y ait un sommet Etats-Unis/Afrique (...) n'est évidemment pas une coïncidence", estime Harry Verhoeven, bien que M. Museveni ait affirmé que les deux événements n'avaient "rien à voir".

Selon Maria Burnette, chercheuse à l'ONG Human Rights Watch (HRW), le délai dans lequel la Cour a étudié l'affaire et rendu sa décision "est sans précédent en Ouganda". "Il est difficile de ne pas supposer que la loi antihomosexualité a doublé la file d'attente de la Cour en raison d'importantes pressions internes et externes".

"Peut-être le président Museveni (...) a-t-il voulu utiliser la Cour pour faire ce qu'il ne pouvait pas faire pour des raisons politiques", avance l'hebdomadaire ougandais The Observer.

Au pouvoir depuis 1986, le chef de l'Etat s'était dit opposé à la loi, qui traînait depuis 2009 sur le bureau du Parlement, et avait même assuré aux chancelleries occidentales qu'elle ne serait jamais votée, mais il pouvait difficilement refuser de la promulguer.

- Candidat à la présidentielle -

Coincé entre son opinion publique adhérant largement à l'homophobie professée par les puissantes Eglises évangéliques et des parlementaires soucieux de leurs prérogatives, d'un côté, et les bailleurs de fonds de l'autre, cet animal politique a su retourner la situation à son avantage.

"Vu la position dans laquelle il était, la meilleure décision pour lui était de signer la loi et d'espérer que la Cour l'annule totalement ou en partie", explique Peter Mwesige, analyste du Centre africain pour l'excellence des médias, à Kampala.

Selon cet expert, en promulguant la loi, "Museveni tentait davantage d'apaiser les parlementaires que la population", et d'affermir sa position de candidat de son parti, le Mouvement de résistance nationale (NRM), à la présidentielle de 2016, face à un potentiel rival, son Premier ministre Amama Mbabazi.

Reste désormais au président à éviter que les défenseurs du texte ne le déposent à nouveau au Parlement, comme ils ont dit en avoir l'intention.

"Dans le passé, Museveni a parfois perdu le contrôle sur ce genre de question de société. Il est possible que certaines personnes poussent vers des directions différentes que celles qu'il désire", explique M. Verhoeven. Mais, "à l'heure actuelle du moins, il s'en sort apparemment très bien".

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