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Quarante ans après la partition de Chypre, deux histoires s'affrontent

18/07/2014 04:40 EDT | Actualisé 16/09/2014 05:12 EDT

Quarante ans après la partition de leur île, les élèves Chypriotes grecs et turcs, qui n'ont pas connu la guerre, apprennent encore un récit qui tient plus de l'héritage de la douleur que de l'histoire, perpétuant la discorde entre les deux communautés.

Le 20 juillet 1974, les premières troupes turques débarquent à Kyrenia (nord), officiellement pour protéger la minorité chypriote turque après une tentative de coup d'Etat visant à rattacher l'île méditerranéenne à la Grèce.

Le putsch ne tient pas. Mais dans les semaines qui suivent, la Turquie envahit le côté Nord de l'île et s'empare de 37% du territoire. Selon les autorités chypriotes grecques, le conflit a fait 3.000 morts, 1.400 disparus et des dizaines de milliers de blessés.

Depuis, deux mémoires collectives s'affrontent dans les livres d'histoire: Côté grec, 1974 est l'année de l'invasion; Côté turc en revanche, 1974 marque l'opération de paix menée par la Turquie pour protéger leur communauté.

"Une opération de paix d'un côté, une invasion de l'autre, cela à deux sens totalement différents, et cela se reflète sur les programmes d'histoire d'un côté comme de l'autre", explique Tahir Gökçebel, président du syndicat des enseignants du secondaires de la République turque de Chypre du Nord (RTCN).

"Les deux communautés, qui ont vécu environ 500 ou 600 ans ensemble, ont eu des mariages, ont partagé les mêmes bazars et leurs vies quotidiennes. Mais rien de tout cela n'est écrit dans les livres", ajoute ce professeur d'histoire qui déplore par dessus tout l'absence totale d'empathie envers les "autres" dans l'enseignement.

Avant de souligner une autre différence fondamentale: pour les Chypriotes-turcs, le conflit a commencé en 1958 (premières violences entre communautés) ou en 1963 (autres violences, près de 500 Chypriotes-turcs portés disparus). Pour les Chypriotes-grecs, tout commence en 1974, avec peu de mention des premiers heurts communautaires.

Et les conséquences sont lourdes: "Regardez le groupe (ultra nationaliste chypriote grec) Elam, comment ces jeunes peuvent détester des gens qu'ils n'ont jamais connus? C'est là l'enjeu de l'éducation, car si on leur apprend que l'autre, c'est l'ennemi, alors ils se détestent".

- 'L'ennemi, le barbare' -

Kyriakos Pachoulides, président de l'association pour le dialogue et la recherche historique et professeur d'histoire, abonde dans le même sens. "Les nouvelles générations ont grandi avec des visions mono-ethniques et bien sûr, ils ne peuvent pas éviter les stéréotypes de l'autre, l'ennemi, le barbare".

Dans son livre d'histoire, Petros, 21 ans, se souvient très bien de la légende des photos des villes de Famagouste, Bellapaïs ou Kyrenia, dans les "territoires occupés" du nord: "N'oublie jamais".

Attablé avec plusieurs de ses amis dans un café de Nicosie, il raconte comment il a petit à petit découvert qu'il existait une autre façon de décrire le passé. Autour de lui Désirée, une Chypriote turque de 16 ans, et Andy, 17 ans, un autre Chypriote grec, ont fait peu ou prou le même cheminement, et jettent un regard acide sur ce que les écoles leur ont appris.

"On nous parlait juste de combien nos héros étaient héroïques", se rappelle Andy, dont le père a dû fuir le Nord en 1974, "dans les livres, il n'y avait que l'avis de l'auteur, sans aucune autre source".

Par exemple, "on ne nous a jamais parlé des conflits entre communautés, jamais. On nous apprend le nationalisme grec".

"Nous, on nous apprenait le nationalisme turc!" rebondit Désirée, qui a étudié du côté turc avant d'opter pour une école internationale dans la zone sud de Nicosie. "C'était juste: les Grecs avaient fait ça et ci, et les Turcs étaient les victimes, les Chypriotes turcs étaient les victimes, et les Turcs sont venus nous sauver".

En participant à des activités bi-communautaires, en lisant des livres et "grâce à internet et à la globalisation" souligne Andy, ils ont découvert "que les autres ont souffert, aussi".

Une souffrance bien souvent utilisée de manière unilatérale. Pour le 40e anniversaire, les professeurs chypriotes grecs se sont vus conseiller de faire venir témoigner des familles, des réfugiés, explique un employé du ministère de l'Education qui préfère ne pas être nommé.

Parfait symbole d'une histoire "héritage", qui ne permet aucune remise en question.

Pourtant la solution est toute trouvée, assure Désirée en riant: "fusionner les livres!"

cbo/sw

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