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Pédophilie: les rédemptoristes devront verser au moins 75 000 $ aux victimes

10/07/2014 02:12 EDT | Actualisé 09/09/2014 05:12 EDT

MONTRÉAL - La victime qui incarnait le recours collectif contre les pères rédemptoristes parle d'une «victoire historique» contre une «organisation gangrénée». Mais la principale source de satisfaction de Frank Tremblay demeure celle d'avoir été «cru» par la Cour supérieure du Québec.

Les rédemptoristes devront verser une somme qui pourrait aller jusqu'à 150 000 $ en dommages à chaque élève du Séminaire Saint-Alphonse qui a été victime d'agressions sexuelles, a tranché jeudi le tribunal.

Toute personne qui a fréquenté le Séminaire Saint-Alphonse, à Sainte-Anne-de-Beaupré, entre 1960 et 1987 et qui a été victime de sévices sexuels infligés par l'un des pères catholiques aura droit à une indemnisation de 75 000 $, a ordonné le juge Claude Bouchard, au palais de justice de Québec.

Les anciens élèves qui seront en mesure de prouver que les agressions dont ils ont été victimes sont «d'une nature particulière» et qu'elles justifient l'octroi d'un montant plus élevé pourront toucher une somme additionnelle pouvant atteindre 75 000 $, peut-on lire dans le jugement de 85 pages.

La demande en recours collectif avait été intentée au nom de Frank Tremblay, ancien élève de l'établissement maintenant appelé Collège Saint-Alphonse. Le juge Bouchard a condamné les rédemptoristes, l'établissement scolaire et son agresseur, le père Raymond-Marie Lavoie, à lui verser solidairement une somme de 150 000 $.

«Mon agresseur, c'est un 'pusher' dans une organisation de revendeurs de drogue. C'est un pion dans l'organisation. L'ensemble de l'organisation était gangrénée, et le juge Bouchard l'a très bien vu», a-t-il laissé tomber en entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne, quelques heures après avoir pris connaissance du jugement.

Frank Tremblay n'était pas encore en mesure de dire, jeudi, s'il en voulait encore au père Lavoie. Mais il est clair que ce dernier est «un malade» qui a «sexualisé sa colère en permanence» et qui n'est aucunement repentant, a-t-il soutenu.

«Lui, tout ce qu'il voulait, c'était de mettre sa main dans les culottes des enfants autant de fois qu'il pouvait le faire», a-t-il lâché.

«La pointe de l'iceberg»

Environ 70 victimes se sont manifestées jusqu'à présent, mais ce nombre pourrait doubler, voire tripler, en raison du regain de la couverture médiatique et de la décision rendue par le juge Bouchard, selon Me Pierre Boivin, l'un des avocats de la poursuite.

«C'est la pointe de l'iceberg. Dans le cadre d'un recours collectif, les gens n'ont pas à communiquer avec nous avant l'étape où il y a un jugement, a-t-il rappelé. Là, on enjoint les gens à communiquer avec nous. Ça se fait sous forme anonyme.»

Le montant total des indemnisations pourrait s'élever à plusieurs millions de dollars.

Sur le plan financier, il n'y a évidemment pas grand-chose à tirer des pères rédemptoristes accusés dans cette affaire. Après tout, les neuf religieux visés par le recours — six d'entre eux sont décédés — ont fait voeu de pauvreté.

Mais les coffres de la congrégation, eux, sont bien remplis, assure Me Boivin.

«Étant donné que la condamnation est solidaire, ils devront payer 100 pour cent des montants si les autres défendeurs n'ont pas suffisamment d'argent», a expliqué l'avocat, précisant au passage que la «valeur» de la congrégation est d'au moins 20 millions $.

À ce jour, seul Raymond-Marie Lavoie a reconnu les faits reprochés. Il a plaidé coupable à 18 chefs d'accusation concernant 13 élèves mineurs, à qui il a infligé des sévices sexuels sur une période de 11 ans, de 1973 à 1984. Dans au moins un cas, il a posé ces gestes en présence d'un autre religieux, dans une douche.

Mais il n'avait pas le monopole de la violence sexuelle, comme en témoigne le jugement truffé de témoignages crus, du fétichisme aux jeux de rôle en passant par les agressions collectives.

La plupart des anciens élèves qui ont accepté de se confier l'ont fait dans la «honte» et la «gêne», mais le «tribunal ne met pas en doute ce qu'ils ont relaté, bien qu'on ait tenté de faire ressortir des contradictions dans certains témoignages», peut-on lire dans le jugement.

Il ressort également de l'ensemble des témoignages que ces agressions étaient systémiques, et que la culture du secret régnait au sein des rédemptoristes.

Selon Carlo Tarini, directeur de l'Association des victimes de prêtres (AVP), Frank Tremblay n'est rien de moins qu'un «véritable héros» pour leur avoir tenu tête.

«Les rédemptoristes se sont battus comme des chats de ruelle pour défendre l'indéfendable. Ils ont tout fait pour empêcher les victimes de venir témoigner, et lorsque (les victimes) ont témoigné, ils ont été d'une méchanceté étonnante — surtout pour des gens qui donnent des leçons de moralité», a dénoncé M. Tarini.

L'AVP formule le souhait que la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, prendra connaissance du jugement et que cela l'encouragera à abolir le délai de prescription applicable dans le cas de poursuites pour les agressions à caractère sexuel.

En mai 2013, le gouvernement Marois a adopté une loi qui modifiait le Code civil pour faire passer de trois à 30 ans la période de temps dont dispose une victime pour intenter une poursuite civile contre son agresseur pour les crimes de nature sexuelle.

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