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Al-Jazeera, victime du retournement de situation dans les pays du Printemps arabe

23/06/2014 12:36 EDT | Actualisé 23/08/2014 05:12 EDT

La chaîne qatarie Al-Jazeera, dont des correspondants en Egypte ont été condamnés lundi à de lourdes peines de prison, subit les contre-coups du retournement de la situation dans les pays du "Printemps arabe" où elle avait été le porte-voix de la contestation.

Décrié à travers le monde, ce verdict de la justice égyptienne apparaît comme un autre épisode du bras de fer que se livrent le nouveau pouvoir au Caire, foncièrement hostile aux Frères musulmans, et les autorités du Qatar qui, malgré les pressions, continuent de défendre la confrérie islamiste.

Trois journalistes d'Al-Jazeera, dont l'Australien Peter Greste, jugés pour soutien aux Frères musulmans, ont été condamnés lundi par un tribunal égyptien à des peines de sept à 10 ans de prison. Onze autres, jugés par contumace --dont trois journalistes étrangers, deux Britanniques et une Néerlandaise-- ont été condamnés à 10 ans de prison.

Ce verdict, qualifié d'"injuste" par la direction du réseau d'Al-Jazeera, est "un coup porté à la liberté de la presse", relève Kamel Laabidi, défenseur tunisien de la liberté d'expression".

Mais, ajoute-t-il, "Al-Jazeera, qui était la voix des sans voix, s'est alignée après le Printemps arabe sur certains courants politiques comme les Frères musulmans en Egypte et Ennahdha (islamiste) en Tunisie", soulignant que "cela avait affecté son objectivité et partant son image dans la région".

Al-Jazeera avait ainsi dédié une chaîne entière -- Misr Mubasher -- à la couverture de la contestation du pouvoir mis en place par l'armée en Egypte et à la défense des partisans du président islamiste déchu par l'armée le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi.

Mais au delà de l'Egypte, Al-Jazeera cristallise les tensions entre le Qatar et plusieurs de ses voisins.

Ainsi l'Arabie saoudite en froid diplomatique avec Doha exige, entre autres, qu'Al-Jazeera arrête sa couverture jugée biaisée en faveur des islamistes en Egypte et ailleurs.

"C'est une guerre médiatique entre le Qatar et l'Arabie saoudite", affirme le journaliste palestinien Abdel Bari Atwan, qui dirige à Londres le site d'information "Raï Al-Yaoum".

Et dans cette bataille, les Saoudiens peuvent compter sur une chaîne concurrente, Al-Arabiya.

"Les uns défendent les islamistes, les autres sont contre", ajoute Abdel Bari Atwan, en référence à la crise ouverte par le retrait début mars par l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn de leurs ambassadeurs du Qatar, soupçonné de déstabiliser la région.

- Outil diplomatique -

Après avoir été pendant des années une tribune pour les contestataires de tous bords des régimes autoritaires du Maghreb et du Moyen-Orient, Al-Jazeera s'est targuée d'avoir contribué au Printemps arabe, retransmettant en direct les soulèvements qui ont déjà provoqué la chute de quatre autocrates.

Mais ses détracteurs jugent sa ligne éditoriale trop favorable aux islamistes, y voyant parfois un outil au service de la diplomatie du Qatar, qui a soutenu, directement ou indirectement, les courants islamistes dans les pays du Printemps arabe.

"Al-Jazeera, qui est en baisse, reste une grande chaîne de télévision arabe comme elle a gardé sa popularité" chez une partie de l'opinion publique, estime cependant l'universitaire émirati Abdelkhaleq Abdallah.

Pour sa part, Mohamed El Oifi, un spécialiste des médias et enseignant à l'université Paris-3, déplore "la volonté du nouveau gouvernement égyptien de faire taire Al-Jazeera (...) qui reste au quotidien au coeur du dispositif médiatique qui accompagne les processus" de changement dans le monde arabe.

"En Egypte, en Syrie et aujourd'hui en Irak, elle continue à donner la parole aux forces qui poussent vers le changement politique au grand dam des partisans du statu-quo, de la stabilité et de la contre-révolution", estime-t-il.

Dans le passé, la chaîne a déjà eu des démêlés avec les régimes arabes qu'elle irritait par sa couverture souvent jugée impertinente ou orientée, et Washington l'avait présentée comme un porte-parole des groupes extrémistes. D'autant que l'ancien chef d'Al-Qaïda, Oussama ben Laden lui réservait l'essentiel de ses messages.

Al-Jazeera, qui avait établi sa réputation par une couverture presque exclusive des premiers jours de la guerre en Afghanistan, à l'automne 2001, dispose aujourd'hui de plus de 65 bureaux à travers le monde et compte plus de 3.000 employés, dont quelque 400 journalistes d'une soixantaine de pays.

bur/tm/cbo

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