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Eté 1914: la gauche pacifiste européenne rattrapée par la guerre

19/06/2014 02:50 EDT | Actualisé 18/08/2014 05:12 EDT

La gauche pacifiste européenne, active et influente dans de nombreux pays, est mobilisée en ce début d'été 1914 pour tenter d'empêcher un bain de sang dont elle dénonce le risque depuis des mois: non seulement elle n'y parviendra pas pas, mais elle va partout se convertir à un patriotisme agressif dès les premiers jours de guerre.

"Il n'y a plus qu'une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c'est que le prolétariat rassemble toutes ses forces (pour écarter) l'horrible cauchemar", lance le leader socialiste français Jean Jaurès dans un discours angoissé à Vaise, près de Lyon, le 25 juillet 1914.

Six jours plus tard, le vieux tribun tombe sous les balles d'un nationaliste fanatique à Paris. Sa mort provoque une émotion considérable, mais celle-ci sera vite balayée par l'entrée en guerre du pays le 3 août.

Depuis des semaines, Jaurès ne ménage pas ses efforts au sein de l'Internationale socialiste (IS) pour tenter d'éviter l'irréparable, conscient que le jeu des alliances internationales va conduire au cataclysme si les peuples ne se mobilisent pas contre la guerre.

Sous son impulsion, le bureau de l'IS se réunit en urgence le 29 juillet à Bruxelles pour prendre des mesures visant à empêcher le conflit imminent d'éclater: il décide d'avancer au 9 août le congrès de l'Internationale prévu en septembre, et de continuer en attendant à organiser partout des manifestations pacifistes.

Les sociaux-démocrates allemands ont déjà commencé à manifester dans les grandes villes après l'ultimatum autrichien à la Serbie le 23 juillet, dans l'espoir de dissuader Vienne d'entrer en guerre contre Belgrade. Les manifestations pacifistes se multiplient les jours suivants en Europe, notamment en France le 27 juillet.

- L'erreur des socialistes européens -

"Les dirigeants de la gauche européenne se livrèrent à des efforts désespérés pour enrayer la marche à l'abîme", note Volker R. Berghahn, de l'Université Columbia à New York.

Mais "leur erreur fut de croire que la crise allait être suffisamment longue pour permettre aux peuples, et en particulier au mouvement socialiste, de se mobiliser contre la guerre", résume l'historien français Jean-Jacques Becker dans son "Encyclopédie de la Grande guerre".

La mobilisation pour la paix d'une partie de l'opinion européenne tout au long de l'été 1914 s'exprime aussi à travers l'organisation de multiples congrès pacifistes internationaux à Vienne, Constance ou La Haye.

Au-delà du courant socialiste, il existe en effet en 1914 "un mouvement pacifiste dans toute l'Europe", formés de centaines de mouvements allant du pacifisme chrétien à l'anarchisme, ce dernier influençant une partie du mouvement syndical, rappelle l'historien français Nicolas Offenstadt.

L'assassinat de Jaurès le 31 juillet, quelques heures avant la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, sonne le glas de ces ultimes efforts de paix.

En quelques jours, dans un retournement spectaculaire, la quasi-totalité de la gauche pacifiste européenne va se rallier aux "unions sacrées" qui se forment autour des dirigeants des grandes nations européennes.

- Réflexe patriotique -

"Partout le réflexe patriotique l'emporte sur toutes les autres considérations", constate l'historienne française Nadine-Josette Chaline, de l'Université de Picardie.

En France, Jules Guesde, figure historique du socialisme pacifiste, rejoint le gouvernement dès le début de la guerre.

Il ne fait que suivre une ligne tracée par Jaurès avant sa mort: "quoiqu'en disent nos adversaires, il n'y a aucune contradiction à faire l'effort maximum pour assurer la paix, et si cette guerre éclate malgré nous, à faire l'effort maximum pour assurer l'indépendance et l'intégrité de la nation", avait expliqué ce dernier dans un discours le 18 juillet.

Le même phénomène se produit en Allemagne, où Guillaume II a appelé tous les Allemands à s'unir dans une "paix civile" (Burgfrieden) autour du régime. Exception notable, le député socialiste Karl Liebknecht refusera de voter les crédits de guerre au Parlement et sera l'un des rares responsables de la gauche européenne à ne pas cesser de militer contre la guerre, avant de créer avec Rosa Luxembourg la Ligue des Spartakistes qui prendra fait et cause pour la révolution russe.

"Tant en Allemagne qu'en France, la majorité des socialistes restent patriotes, estimant que l'ennemi éventuel (le tsar pour les sociaux-démocrates allemands, le gouvernement +militariste+ du Kaiser pour les socialistes français) détruirait, s'il était vainqueur, tous les espoirs de révolution sociale", écrit l'historien français Jean-Baptiste Duroselle dans "L'Europe, Histoire de ses peuples".

A cela s'ajoute le sentiment partagé dans les deux camps de "mener une guerre défensive, ayant donc une légitimité beaucoup plus forte. Même quand on est pacifiste, il convient de se défendre soi-même", explique Nicolas Offenstadt.

En Grande-Bretagne, l'opinion publique et la classe politique massivement pacifistes jusqu'à la fin juillet basculeront tout aussi brutalement du côté de la guerre après l'invasion de la Belgique neutre par l'Allemagne le 3 août, perçue comme menaçant directement les intérêts de l'empire britannique.

En temps de guerre, "le pacifisme n'est plus une position politique légitime, ni même licite, et ses rares tenants sont contraints à une quasi-clandestinité", souligne de son côté Jean-Yves Le Naour, dans le "Dictionnaire de la grande guerre".

C'est réfugié en Suisse que Romain Rolland publiera en septembre 1914 son article "Au-dessus de la mêlée", où l'écrivain français clame son effroi devant l'"unanimité pour la guerre" en Europe, cette "contagion de fureur meurtrière".

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