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Pakistan: angoisse et incompréhension chez les déplacés de l'offensive au Waziristan

18/06/2014 04:40 EDT | Actualisé 17/08/2014 05:12 EDT

Dans les rues poussiéreuses et écrasées par le soleil de Bannu, les milliers de déplacés qui ont fui l'offensive de l'armée pakistanaise contre les talibans et Al-Qaida dans la zone tribale voisine attendent avec angoisse des nouvelles de leurs proches restés là-bas.

Située aux portes du Waziristan du Nord, qui commence à 10 km de là, Bannu la commerçante est habituée à ces soudains afflux de civils fuyant les violences des zones tribales du nord-ouest qui s'étirent le long de la frontière afghane, devenues depuis 2001 un repaire des rebelles talibans et de leurs alliés d'Al-Qaïda.

Le dernier en date a débuté fin mai avec l'intensification des bombardements de l'armée sur le Waziristan du Nord. Une aubaine pour certains à Bannu, comme en témoigne l'inflation des prix des tentes, où la chaleur est intenable, des chambres d'hôtels et maisons à louer.

Avant même le début de l'offensive, précédée de bombardements aériens, les autorités avaient déjà compté 62.000 déplacés, un chiffre qui était bien inférieur à la réalité selon des sources locales, tous n'étant pas recensés à leur arrivée.

L'exode, stoppé par l'imposition par l'armée d'un strict couvre-feu dans tout le Waziristan du Nord, a repris de plus belle mercredi après l'annonce que ce même couvre-feu était suspendu pour trois jours pour donner le temps aux civils qui le veulent de fuir avant l'arrivée des troupes au sol chargées de "nettoyer" la zone.

En mois d'une journée, "près de 30.000 personnes sont arrivées à Bannu", a déclaré en fin d'après-midi Arshad Khan, directeur de l'Autorité de gestion des sinistres pour les zones tribales.

Raza Ullah, 10 ans, a fui Miranshah, principale ville du Waziristan du Nord, avec sept membres de sa famille. Mais son père, un chef de tribu locale, est resté. "Nous n'avons eu aucun contact avec lui depuis le début de l'opération, et nous sommes très inquiets".

L'armée pakistanaise affirme que l'opération menée depuis 3 jours, et attendue de longue date par ses alliés occidentaux, a tué près de 200 personnes, tous des combattants rebelles selon elle. Un bilan impossible pour l'heure à confirmer de source indépendante.

Dès la levée du couvre-feu, plusieurs milliers de voitures et camions ont commencé à quitter Bannu pour aller chercher des civils, créant un embouteillage géant sur la route, où les autorités ont installé des points de contrôle pour recenser les déplacés.

Laver Khan, un vendeur de fruits de 50 ans du village de Datta Khel, est arrivé à Bannu cinq jours plus tôt et y loué une maison pour loger les 25 personnes de sa famille. Mais elle affiche déjà plus que complet, occupée par 75 déplacés de son village.

"Les autorités auraient dû donner aux gens une chance de partir" avant de lancer l'offensive, ajoute M. Khan. "Je n'ai pas eu de contacts avec mes proches depuis, et j'angoisse vraiment de savoir ce qui se passe là-bas".

- Victimes civiles invisibles -

Haji Salim, qui a 60 ans et dirige une petite entreprise de transport dans le village de Shawa, se pose des questions sur la tactique de l'armée, qui n'a pas caché ces dernières semaines sa volonté de lancer l'offensive: "Pourquoi l'ont-ils déclenchée si tard? La plupart des rebelles avaient déjà fui la zone, et ceux qui restent sont des civils".

Comme bien d'autres, Salim doute fortement que les bombardements des chasseurs F-16 pakistanais soient aussi chirurgicaux que l'armée l'affirme. Dans les frappes qui avaient précédé l'offensive, "ils avaient tué des femmes et des enfants", dit-il, "et j'ai moi-même enlevé des cadavres des décombres".

Zahidullah Khan, 31 ans et venu de Mir Ali, l'une des principales villes du Waziristan du Nord, va plus loin en disant préférer les tirs de drones américains, pourtant impopulaires dans l'opinion publique pakistanaise, car "ils frappent leurs cibles avec exactitude, alors que les chasseurs (pakistanais) détruisent tout".

Muhammad Rashid Dawar, un ouvrier de 42 ans, qui a peu d'argent et ne veut pas aller dans un camp, s'est débrouillé en allant squatter avec sa femme et ses six enfants dans une école pour filles fermée pour l'été.

Il a décidé de fuir le Waziristan du Nord fin mai après les premiers tirs de l'armée. "C'était un énorme bombardement, le village a tremblé comme lors d'un tremblement de terre. J'ai vu des femmes et enfants enterrés sous les décombres de leurs maisons, et j'ai su qu'il était temps pour nous de partir".

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