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Kenan Evren, le dernier général président de la Turquie

18/06/2014 08:05 EDT | Actualisé 18/08/2014 05:12 EDT

Général puis président, il finit sa carrière au banc des accusés. A l'origine du coup d'Etat de 1980, Kenan Evren, condamné mercredi à 96 ans à la prison à vie, a symbolisé la toute-puissance de l'armée dans la vie politique turque, puis son irrémédiable déclin.

Peu réputé pour son charisme, le chef d'état-major des forces armées turques a pris le pouvoir du pays le 12 septembre 1980 par la force des chars et des baïonnettes, avant de le diriger d'une main de fer pendant plus de neuf ans.

Après les coups de force de 1960 puis 1971, et avant celui de 1997, le putsch ourdi par le général Evren fut de loin le plus sanglant: des centaines de milliers de personnes arrêtées, environ 250.000 inculpées, 50 détenus exécutés, des dizaines d'autres morts en prison sous la torture et des dizaines de milliers de Turcs se sont exilés.

A l'époque salués par la majorité d'une population lasse de l'instabilité politique et sociale, les militaires ont justifié leur intervention par la nécessité de maintenir l'ordre dans un pays alors agité par les pulsions extrémistes, de droite comme de gauche.

Droit dans ses bottes, il avait sèchement répondu aux défenseurs des droits de l'Homme qui dénonçaient la pendaison d'un jeune homme de 17 ans reconnu coupable d'avoir tué un soldat lors des affrontements qui avaient suivi le coup d'Etat.

"Si vous ne pendez pas ceux qui le méritent, ils se propagent comme un virus", avait-il lancé à ses détracteurs.

Plus de trente ans après, rattrapé par la justice, Kenan Evren a servi les mêmes justifications, et la même absence de regrets, à ses juges.

"Si c'était à refaire, nous répéterions exactement la même opération aujourd'hui", a affirmé le vieil officier en novembre 2013 lors d'une audience où il témoignait, couché sur son lit d'hôpital. "Je n'ai aucun remords".

Kenan Evren est né à Alasehir (ouest) le 17 juillet 1917 dans une famille d'immigrés turcs des Balkans, en plein crépuscule de l'empire ottoman.

- "Pinochet turc" -

Eduqué dans des institutions militaires, il entre dans l'armée en 1938, l'année de la mort du fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk.

Après un passage en Corée pendant la guerre qui coupe le pays en deux en 1953, l'officier décroche sa première étoile de général en 1964. C'est l'époque où l'armée s'érige en gardienne de l'héritage laïque et autoritaire du kémalisme et pèse de tout son poids sur la vie politique du pays.

Sitôt nommé à la tête de l'armée en 1978, Kenan Evren adresse une première mise en garde au Premier ministre de l'époque, Süleyman Demirel, qu'il juge incompétent. Deux ans plus tard, il prend le pouvoir.

Dans la foulée du coup d'État, il fait voter une Constitution autoritaire, qui reste encore en vigueur en dépit de nombreux amendements.

Après les législatives de 1983, le général se fait nommer président de la République, un poste qu'il occupe jusqu'en 1989 avant de se retirer de la vie politique pour se consacrer à la peinture dans sa villa de la station balnéaire cossue de Marmaris.

Celui qui fut parfois surnommé à l'étranger le "Pinochet turc", se mue en artiste branché, spécialisé dans le nu féminin. Une entreprise turque dépensera 240.000 dollars (176.000 euros) pour une de ses huiles. "Je sais que ma peinture ne vaut pas ça (...) il ne l'ont même pas regardé", minaude-t-il en 1993 dans la presse.

Rien ne semble alors devoir menacer la retraite paisible du vieil officier. C'est sans compter avec le nouveau maître du pays, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, bien décidé à faire rentrer définitivement l'armée dans le rang.

Après une réforme constitutionnelle en 2010, Kenan Evren perd son immunité et devient en avril 2012, avec l'ex-chef d'état-major de l'armée de l'air Tahsin Sahinkaya, le premier putschiste jugé pour "crimes contre l'Etat".

"Je préfère me suicider plutôt que d'être jugé", avait péroré le retraité avant son inculpation en 2011. Il n'aura jamais mis sa menace à exécution.

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