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Juillet 1914: le mois où tout a basculé

18/06/2014 02:56 EDT | Actualisé 17/08/2014 05:12 EDT

De l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin aux déclarations de guerre de l'Allemagne à la Russie puis à la France début août, le mois de juillet 1914 a vu l'aveuglement et les erreurs des puissances européennes précipiter le monde dans une catastrophe qui balaiera l'ordre ancien.

Jusqu'au bout, les dirigeants européens penseront pouvoir éviter un conflit généralisé, comme ils y étaient parvenus lors des crises précédentes dans les Balkans ou au Maroc. Mais, plus ou moins consciemment, en cet été 1914, chaque pays redoute une agression et se méfie plus que jamais des autres, d'autant qu'un rigide système d'alliances de bloc s'est mis en place. Il ne manque qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.

Elle se produit le 28 juin à Sarajevo. En tirant sur l'héritier de l'empire austro-hongrois, l'étudiant nationaliste serbe bosniaque Gavrilo Princip amorce une machine infernale qui explose un mois plus tard.

L'attentat fait les gros titres de la presse européenne mais, dans leur majorité, les opinions publiques ne s'inquiètent pas outre-mesure de ce nouveau soubresaut balkanique, d'autant que la première réaction de Vienne est plutôt modérée.

L'Autriche, qui accuse depuis longtemps la Serbie de soutenir les nationalistes slaves de l'empire, va pourtant décider, après plusieurs jours de réflexion, d'utiliser l'incident pour rétablir son autorité dans la région en donnant une leçon à son remuant voisin slave.

Le 5 juillet, alors que les alliés russe et français de la Serbie, conscients d'une possible escalade, ont multiplié les conseils de prudence à Belgrade, l'Allemagne apporte au contraire secrètement son soutien inconditionnel à un mémorandum que lui a soumis son allié autrichien sur la nécessité d'anéantir la puissance serbe dans les Balkans.

Ce "chèque en blanc" de Berlin va encourager Vienne à décider une option militaire contre Belgrade, malgré le risque de voir la Russie prendre la défense de son protégé slave. C'est "un saut dans l'inconnu", déclare alors le chancelier allemand Bethmann-Hollweg à son entourage.

Pour réduire le risque de voir le conflit faire tâche d'huile, l'Allemagne incite son alliée à agir rapidement, à la faveur de la réprobation manifestée dans toutes les capitales européennes après l'attentat.

Mais Vienne va mettre une dizaine de jours à arrêter une stratégie, puis décide d'attendre la fin d'une visite du président français Raymond Poincaré en Russie les 21 et 22 juillet avant d'abattre ses cartes, dans l'idée de compliquer une éventuelle concertation franco-russe.

Ce n'est donc que le 23 juin, près d'un mois après l'attentat, que Vienne lance à la Serbie un ultimatum qui résonne comme un coup de tonnerre à travers l'Europe.

"Les opinions dans leur ensemble avaient déjà sinon oublié l'attentat de Sarajevo, du moins l'avaient en quelque sorte classé", note l'historien Jean-Jacques Becker.

Le président Poincaré vogue alors tranquillement vers la France à bord d'un bâtiment de la marine nationale, notant dans son journal: "traversée enchanteresse".

L'ultimatum autrichien est conçu pour être inacceptable, afin de fournir le prétexte à une action militaire contre Belgrade. La Serbie, consciente des enjeux et poussée à la modération par Paris et Moscou, va pourtant en accepter neuf des dix points le 25 juillet. Guillaume II lui même, jusqu'alors partisan de la fermeté, juge alors que l'Autriche a obtenu ce qu'elle souhaitait, et qu'il n'y a plus de motif à une guerre.

Mais, pour des raisons peu claires, l'avis du Kaiser ne parviendra que tardivement à Vienne, tandis que le chef d'Etat-major allemand Helmuth von Moltke pousse au contraire son homologue autrichien Franz Conrad von Hötzendorf à agir en lui réaffirmant le plein soutien de l'Allemagne. Le rôle de Moltke, partisan déclaré d'une guerre préventive contre la France et la Russie, est aujourd'hui jugé crucial dans le déclenchement du conflit par de nombreux historiens.

C'est alors que les chancelleries européennes se réveillent: Londres propose le 26 juillet une conférence internationale avec la France, l'Italie et l'Allemagne. Le même jour, Berlin demande à la France --qui fera preuve d'une passivité surprenante durant toute la crise de juillet-- de faire pression sur la Russie pour qu'elle n'intervienne pas. Paris accepte, à la condition que Berlin fasse de même avec l'Autriche. Ce que l'Allemagne refuse.

Le chancelier Bethmann-Hollweg semble alors résigné à une guerre générale: "une fatalité plus forte que la puissance de l'homme plane sur l'Europe et sur le peuple allemand", note-t-il le 27 juillet.

Le 28, l'Autriche déclare la guerre à la Serbie et bombarde Belgrade. Dès lors tout s'accélère.

Le lendemain, Guillaume II entame un dialogue direct avec Nicolas II, chacun adjurant l'autre de renoncer à mobiliser ses forces pour stopper l'escalade. Aucun résultat ne sortira de leurs échanges de messages un peu surréalistes, dans lesquels "Willy" et "Nicky", ainsi qu'ils signent, s'appellent "cher cousin" et protestent de leur affection réciproque.

Le 30, malgré les mises en garde allemandes, la Russie, qui veut dissuader Vienne de poursuivre son attaque contre la Serbie, décrète la mobilisation générale sans prendre la peine de consulter la France, pourtant son alliée militaire.

Paris à l'inverse, dans un geste d'apaisement à l'égard de l'Allemagne, fait reculer toutes ses troupes à 10 kilomètres en arrière des frontières.

Mais le lendemain, l'Autriche-Hongrie réplique à la mobilisation générale russe par une mobilisation similaire.

L'Allemagne lui emboîte le pas le 1er août en début d'après-midi, immédiatement suivie par la France.

Poincaré proclame alors que "la mobilisation n'est pas la guerre". Mais l'état-major allemand, obsédé par le danger d'encerclement que fait peser l'alliance franco-russe sur l'Allemagne, et qui considère la mobilisation russe comme un casus belli, a obtenu le feu vert du Kaiser pour déclencher un conflit général, selon un plan établi de longue date: jeter d'abord toutes les forces allemandes contre la France pour l'écraser en quelques semaines, avant de les retourner contre la Russie.

A 19h00 le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le 3, elle entre en guerre contre la France et les troupes allemandes envahissent la Belgique. Le lendemain, la Grande-Bretagne déclare la guerre à l'Allemagne pour violation de la neutralité belge.

La Première guerre mondiale a débuté: elle fera en quatre ans dix millions de morts et 20 millions de blessés parmi les combattants, et des dizaines de millions de victimes civiles, tuées, blessées ou déplacées.

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