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Mondial-2014: à l'ombre du grand stade, Itaquera veut changer d'image

10/06/2014 05:51 EDT | Actualisé 10/08/2014 05:12 EDT

"Tu vois tout ça?", lance le père Rosalvino Moran en montrant l'Arena Corinthians, le stade flambant neuf de Sao Paulo, au coeur du quartier ouvrier d'Itaquera, où aura lieu le match d'ouverture du Mondial jeudi.

"C'était la campagne, des ruisseaux et des favelas quand je suis arrivé en 1981. Itaquera a beaucoup changé, le Mondial a permis de grandes avancées, mais il reste encore beaucoup à faire", soupire-t-il.

Dans trois jours, douze chefs d'Etat traverseront cette banlieue de 500.000 âmes pour aller assister au match d'ouverture entre le Brésil et la Croatie à l'"Itaquerao", l'écrin de 61.600 places devenu l'une des vitrines du Brésil. Et Itaquera aimerait en profiter pour changer d'image.

Car si elle reste éloignée du centre de la mégapole de 20 millions d'habitants, à une heure de métro vers l'est, "pierre dure", son nom en langue guarani, n'est plus la zone sinistrée où circulait le crack il y a vingt ans.

"Itaquera a énormément évolué, c'est désormais un quartier de classe moyenne, explique Marcelo Pangardi, qui y tient un kiosque à journaux depuis deux décennies. Il n'y a qu'à voir comment les loyers ont grimpé".

De fait, le centre d'Itaquera est un quartier commerçant très animé dans la journée, contrairement à ce que suggère son surnom, "lost" ("perdu" en anglais), un jeu de mot avec le portugais "leste" (l'est).

- L'argent des 'gringos' -

Mais trois rues plus loin, au bas d'une colline, on pénètre dans une zone bien plus modeste, où Maria Sinaide Gonçalves vit depuis trente ans, dans un lotissement construit par un groupe de militantes de gauche, sur un terrain cédé par la mairie.

Ici, la construction du stade, commencée il y a trois ans, suscite "des commentaires partagés", selon cette retraitée de 56 ans, présidente de l'association Amis et Voisins d'Itaquera IV, l'une des zones les plus pauvres du quartier.

"Je crois pour ma part que la Coupe ne nous a apporté que de bonnes choses. Le quartier a été valorisé et on a créé des emplois", assure-t-elle.

"Et les +gringos+ vont apporter de l'argent, mais les gens ne s'en rendent pas compte", renchérit une autre femme, Marcia Oliveira Da Silva, d'accord toutefois avec sa voisine pour dire que le quartier manque d'infrastructures, d'écoles et d'équipement de santé.

Le père Rosalvino, né il y a 73 ans dans le nord-ouest de l'Espagne, est arrivé au Brésil à l'âge de dix ans, quittant avec son père et ses sept frères un pays sorti déchiré de la guerre civile.

- 'Nous, nous resterons là' -

Sans sa chemise ornée d'une vierge et sa blouse blanche, ce prêtre salésien pourrait passer pour un cadre de l'avenue Paulista, le centre d'affaires de Sao Paulo. Il court dans tous les sens, agite les bras et son téléphone portable n'arrête pas de sonner.

Il coordonne pas moins de seize centres de formation et des refuges pour les enfants en difficulté, dont le plus grand - 1700 pensionnaires - se trouve juste en face de l'Arena Corinthians.

Pour lui aussi, "le stade a été très positif pour le quartier, mais le Mondial aurait dû avoir lieu plus tard, le temps que le pays résolve d'autres problèmes bien plus graves".

Aux murs du terrain de foot du centre salésien, fraîchement repeints en rouge par une célèbre marque de soda, on voit que le Mondial va bientôt débarquer. Le centre social va d'ailleurs louer une partie de sa cour à une chaîne de télévision qui y assurera des retransmissions en direct, à deux pas du stade.

Jeudi, lors de la cérémonie d'ouverture, c'est un enfant du quartier qui portera le drapeau du Brésil. Le père Rosalvino sait ce qu'il aurait à dire aux chefs de la Fifa et aux sponsors s'il avait aussi la chance d'aller au stade.

"Pourquoi, vous qui avez tant d'argent, vous n'en avez pas donné plus aux habitants du quartier? Vous, vous allez partir le 13 juillet, mais nous, nous resterons là".

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