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Draghi, le magicien de la BCE qui amène l'Europe au delà du Rubicon

05/06/2014 04:16 EDT | Actualisé 05/08/2014 05:12 EDT

De quelques mots, il avait sauvé l'euro en 2012. En 2014, l'Italien Mario Draghi réussit un autre tour de force: amener la Banque centrale européenne (BCE), et donc les très orthodoxes banquiers centraux allemands, à franchir le Rubicon des taux négatifs.

L'institut de Francfort, dirigé par celui que de nombreux analystes surnomment "Super Mario", a adopté jeudi une mesure historique en décidant qu'un de ses trois taux directeur serait négatif, une révolution jamais menée par une grande banque centrale.

A son arrivée en novembre 2011, la zone euro était en pleine crise de la dette et certains amateurs de clichés semblaient penser qu'un Italien n'était peut être pas le mieux placé pour assurer la continuité de l'austère français Jean-Claude Trichet.

Le quotidien le plus lu d'Europe, Bild, écrivait avant sa nomination, sur un mode inquiet "Et il faut que ce soit un Italien!". Sous-entendu: qui arrive en pleine crise.

Ils ont vite été démentis. Quelques temps plus tard, ce même journal affublait M. Draghi d'un casque à pointe: il avait été adoubé comme germano-compatible. En mai dernier, le quotidien des affaires allemand, le Handelsblatt, parait d'une toge et de lauriers "Mario Cesar Draghi", à la tête du "combat" pour l'euro.

Une des forces de Mario Draghi, outre son sérieux et son élégance (les variations de couleur de ses cravates sont commentées sur les réseaux sociaux), c'est qu'il semble capable de mettre tout le monde dans sa poche, et d'exploiter le poids de son verbe jusqu'à la dernière limite acceptable par les marchés.

- "Habileté remarquable" -

"Il a manié à souhait la dissuasion orale, avec une habileté remarquable en terme de communication, et quand il a vu qu'il avait abattu sa dernière carte de ce côté-là lors de la précédente réunion, il a bien compris qu'il était obligé d'agir la fois d'après pour ne pas perdre sa crédibilité. Et donc là, il a réussi à garder cette crédibilité", a commenté pour l'AFP Alexandre Baradez, analyste d'IG France.

Un des exemples les plus frappant, et qui est resté dans les annales, furent ces paroles qui ont apaisé les marchés financiers, et qui ont, de l'avis général, sauvé l'euro.

"La BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l'euro. Et croyez-moi, ce sera suffisant".

Avec ces seuls mots et des déclarations ciselées en conférence de presse, il a réussi à contenter les marchés pendant près de deux ans, jusqu'à aujourd'hui, le "D-Day de la BCE" pour Patrice Gautry, chef économiste de la banque suisse Union Bancaire Privée, pour qui "la BCE écrit une nouvelle page de l'histoire monétaire européenne".

Pour Agnès Bénassy-Quéré, professeur à la Paris School of Economics, avec cette phrase de 2012 et l'annonce qui a suivi de la mise en place d'un nouveau programme de rachat d'obligations d'Etat (qui n'a jamais servi), "il a fait sauter un énorme tabou" chez les faucons allemands, adeptes d'une politique plus conservatrice.

Et aujourd'hui M. Draghi "a très clairement dit que les membres du conseil des gouverneurs sont unanimes dans leur soutien pour d'autres outils non-conventionnels", souligne Scott Thiel, à la tête de l'équipe obligataire du fonds Blackrock.

"Il y a une position théorique mais, au pied du mur, les Allemands sont capables de faire des entorses à leurs principes", estime Mme Bénassy-Quéré.

Evidemment, tout n'est pas si simple, et les banquiers centraux entrés dans l'histoire en sauveur peuvent en sortir couverts de cendre, comme l'américain Alan Greenspan en son temps, accusé d'avoir facilité la crise des subprimes par sa complaisance.

"Porté aux nues aujourd'hui, Draghi sera décrié demain", pronostique l'analyste de Saxo Banque, Christopher Dembik.

"Ce ne serait pas la première fois que l'Europe, en désarroi, se réconforte en surévaluant les superpouvoirs présumés d'un super-Mario", renchérit Olivier Passet, de Xerfi.

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