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Tiananmen: la nuit où le rêve chinois a viré au cauchemar

03/06/2014 10:32 EDT | Actualisé 04/08/2014 05:12 EDT
AP Photo/Jeff Widener
FILE - In this June 5, 1989 file photo, a Chinese man stands alone to block a line of tanks heading east on Beijing's Changan Blvd. from Tiananmen Square in Beijing. A quarter century after the Communist Party’s attack on demonstrations centered on Tiananmen Square on June 4, 1989, the ruling party prohibits public discussion and 1989 is banned from textbooks and Chinese websites. (AP Photo/Jeff Widener, File)

"Ils tirent!" Le cri, encore incrédule, a jailli de la foule pékinoise vers 23H30, en écho aux premiers claquements secs des Kalachnikov de l'armée, sur l'avenue de la Paix céleste qui mène à la place Tiananmen.

Torse nu, un Chinois en nage dans la chaleur moite de cette nuit de juin n'y croit pas. Il rassure autour de lui: "Non, non, ils ne tirent pas. C'est l'armée du peuple".

L'instant d'après, debout sur les pédales de son triporteur, un "ambulancier" se fraye un chemin à grands coups de gueule à travers la foule. Sur le plateau en bois à l'arrière du "sanluche", le corps ensanglanté d'un étudiant, la poitrine traversée de plusieurs balles.

Le doute n'est plus permis. Une gigantesque clameur sort de la foule électrisée, furieuse, qui prend à témoin le correspondant de l'AFP.

Le "printemps de Pékin" a vécu. Sous les caméras du monde entier --accourues pour le sommet de la réconciliation entre la Chine de Deng Xiaoping et l'ex-URSS de Mikhaïl Gorbatchev, le 15 mai--, il bascule dans l'horreur. Baïonnettes au canon, les soldats de la loi martiale, décrétée 15 jours plus tôt, sont lancés à la reconquête de la place Tiananmen.

Pendant 50 jours, à l'initiative des étudiants, le lieu le plus solennel de la République populaire de Chine s'est mué en un immense et pacifique laboratoire des rêves de démocratie et de liberté du pays. Jour et nuit, Chinois de tous âges et de toutes professions s'y sont inventé un autre avenir que celui dicté par le Parti communiste.

L'affront est terrible, le châtiment sera sanglant.

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La proclamation de la loi martiale n'a eu d'autre effet que de dresser un peu plus la population contre le régime. A l'entrée de la capitale, des dizaines de milliers de soldats restent bloqués --et ravitaillés-- dans leurs camions par les habitants.

Les derniers espoirs d'une solution pacifique s'évanouissent quand, la nuit précédente, le régime envoie de 20 à 30.000 jeunes soldats, désarmés et mal encadrés, marcher vers Tiananmen. En moins de deux heures, la foule disloque et disperse le contingent, non sans rosser quelques officiers et soldats. Hagards, humiliés, ils doivent repartir.

Le samedi soir, à 20H00, ordre est donné aux Pékinois, via la radio et la télévision, de rester chez eux "pour éviter des pertes inutiles".

Après un long face à face houleux entre soldats et civils au carrefour de Muxidi, à l'ouest de l'avenue de la Paix céleste --la Chang'an-- les barricades d'autobus sont enfoncées par les blindés. Alignés en tenue de combat, casque lourd sur la tête, les soldats suivent en ouvrant le feu, presque à bout portant, sur une foule compacte. Elle riposte en leur lançant une pluie de projectiles.

Sous un ciel illuminé de milliers de balles traçantes et de véhicules incendiés, carrefours après carrefours, barricades après barricades, mitraillant les immeubles alentours --nombre de Pékinois seront tués à leur fenêtre--, la troupe, qui arrive maintenant de tous côtés, progressera jusqu'à parvenir vers 02H00 aux abords de Tiananmen.

Entre temps, des blindés auront foncé plein gaz dans la foule pour tenter, sans succès, de la chasser, écrasant tout sur leur passage, habitants compris. Plusieurs, bloqués ou ayant calé, seront incendiés, leurs équipages battus à mort, d'autres sauvés par les étudiants.

Dans la vingtaine d'hôpitaux de la capitale, médecins et infirmiers, bouleversés, sont débordés par l'afflux de morts et de blessés qui s'entassent dans les couloirs maculés de sang. Un médecin de Fuxingmenwai évalue alors à 1.400 morts le premier bilan.

Sur la place Tiananmen, totalement encerclée, il ne reste que quelques milliers d'étudiants autour de la pasionaria du mouvement, Chai Ling. Érigée face au portrait de Mao Tsé-toung, la "déesse de la démocratie", une statue de cinq mètres, réplique de la statue de la liberté américaine, est abattue par un blindé.

Poussés par des commandos parachutistes, baïonnettes à leurs armes, les étudiants, après négociations, quittent en larmes la place vers 05H00, chantant l'internationale et faisant le "V" de la victoire. Une dizaine d'entre eux mourront écrasés, plus loin, quand un char se lancera sur leur cortège regagnant les campus.

Dimanche, au petit matin, depuis un balcon de l'Hôtel de Pékin donnant sur la place et où un correspondant de l'AFP a pu se réfugier, le spectacle est dantesque. Les tirs résonnent encore dans toute la capitale, d'où s'élèvent des volutes de fumées d'incendies. La Chang'an, comme le reste de la ville, est jonchée de carcasses d'autobus, de voitures et de blindés calcinés.

Barrant l'immense avenue, les soldats accroupis, doigt sur la gâchette, interdisent l'accès à Tiananmen, camp retranché où stationnent par centaines chars et blindés. "L'émeute contre-révolutionnaire" a été matée, claironne la propagande du Parti communiste.

Mais la fusillade reprend: la foule des Pékinois, indignés, traumatisés, s'approche des soldats et leur crie encore sa fureur. Les soldats tirent, appuyés par les mitrailleuses lourdes des blindés. Dispersée, la foule revient chercher ses morts et ses blessés. Et s'approche encore. Nouveaux tirs. La scène se répètera sept fois.

Le lundi vers midi, sous les fenêtres de l'hôtel, un jeune inconnu en chemise blanche traverse tranquillement l'avenue et vient se poster en travers d'une longue colonne de chars, qu'il immobilisera durant une vingtaine de minutes. Son image fera le tour de monde, symbole de l'audace et du courage chinois.

Vingt-cinq ans après, officiellement, dans une Chine métamorphosée mais amnésique, poursuivant son rêve de puissance, il ne s'est rien passé place Tiananmen.

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