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Au lycée de Fotokol, dans le nord du Cameroun, on étudie la peur au ventre

03/06/2014 08:41 EDT | Actualisé 03/08/2014 05:12 EDT

Balles perdues dans la cour, enseignants menacés: "le danger est permanent" au lycée de la petite ville de Fotokol, dans le nord du Cameroun, à cheval sur la frontière avec le Nigeria, où les islamistes armés nigérians de Boko Haram multiplient les raids sanglants.

L'année scolaire est sur le point de s'achever. Dans la cour du lycée parsemée d'arbres, les élèves, rassemblés par terre, semblent impatients de récupérer leurs bulletins de scolarité pour quitter au plus vite l'établissement.

"Quand on est en classe, on a toujours un oeil qui guette du côté de la fenêtre. On n'est jamais totalement concentré parce que nous avons peur", raconte l'un d'eux, Boris Bouba, âgé de 20 ans. "On a la phobie. Le danger est permanent", insiste-t-il.

Assis derrière un modeste bureau dans une pièce exigue, le proviseur, Jean Félix Nyioto, confirme: "Nous vivons sur le qui-vive avec des lendemains incertains. A tout moment, les armes crépitent de l'autre côté, mais aussi de temps en temps ici", à Fotokol, dans la région de l'Extrême-Nord.

"L'autre côté", c'est Gamboru, petite ville nigériane ravagée début mai par Boko Haram. Ce jour-là, les islamistes, arrivés en masse, ont tiré sur la foule, tuant au moins 300 personnes, selon des sources locales.

Gamboru n'est qu'à 300 mètres du lycée camerounais, qui n'en est séparé que par une petite rivière. L'établissement, qui voit défiler chaque jour près de 600 élèves en uniforme, n'est ni gardé ni clôturé.

Régulièrement, "les balles traversent" le lycée, victime collatérale des raids de Boko Haram sur la ville nigériane, mais il y a aussi des obus qui "tombent" dans les environs, affirme le proviseur, visage crispé.

Plus grave encore, d'après M. Nyioto, des tracts circulent depuis peu à Fotokol, menaçant de s'en prendre directement aux enseignants et aux responsables du lycée. En langue haoussa, "Boko Haram" signifie d'ailleurs "l'éducation occidentale est un péché".

"Les Boko Haram ont menacé de brûler le lycée, la douane et la sous-préfecture (de Fotokol). Nous avons trop peur d'être leurs cibles", renchérit un autre élève, Ali Abba.

Le Cameroun, qui partage plus de 2.000 km de frontière avec le Nigeria, subit de plus en plus d'attaques ciblées des islamistes armés, comme celle du 17 mai, où un militaire camerounais a été tué et 10 ressortissants chinois enlevés.

Entouré de ses camarades, Ali Abba exhibe des images choquantes enregistrées sur son téléphone portable: l'une d'elles montre une vingtaine de corps entassés les uns sur les autres, une autre des carcasses de voitures calcinées.

"Ce sont des photos du massacre de Gamboru", dit l'élève, qui assure s'être rendu dans la ville deux jours après les tueries.

- Le lycée se vide -

Pendant l'attaque, "nous étions en plein examen de fin d'année. Quand les détonations ont commencé, tous les élèves ont abandonné leurs copies. Ils ont sauté par les fenêtres pour s'enfuir", et certains ont été retrouvés à 15 km de là, raconte M. Nyioto.

"Il y en avait qui pleuraient. D'autres perdaient carrément la tête", explique le proviseur, qui se dit inquiet pour "l'équilibre psychologique" des enfants.

Cinq professeurs ont déjà précipitamment quitté la ville en cours d'année scolaire, suite à la détérioration de la situation sécuritaire. Le lycée ne compte désormais plus que dix enseignants.

"L'établissement risque de se vider. Tout le monde dit qu'il va partir", soupire le proviseur qui assure tenir bon grâce à "l'engagement pris devant Dieu et les hommes".

Elèves, enseignants, responsables administratifs: tous disent leur sentiment d'abandon par l'Etat face à leur situation catastrophique, alors que les attaques se multiplient depuis des mois côté nigérian.

L'arrivée de renforts militaires camerounais à Fotokol, il y a quelques jours, est aujourd'hui leur seul espoir que les choses changent. Quelques 300 soldats et gendarmes déployés dans la ville, qui devront assurer la sécurité des habitants et permettre aux plus jeunes de retrouver le chemin de l'école, dès la prochaine rentrée scolaire.

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