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670 millions d'euros après, Clichy, berceau des émeutes françaises, méconnaissable

31/05/2014 04:26 EDT | Actualisé 30/07/2014 05:12 EDT

Son garçon de trois ans dans les bras, Sandrine Dejesus traverse une rue tranquille aux immeubles immaculés, la chaussée à peine terminée. En 2005 éclataient sous ses fenêtres les plus graves émeutes dans l'histoire des banlieues françaises.

La jeune femme de 33 ans n'a pas changé de quartier. Ce sont les barres d'immeubles et les détritus qui ont disparu, au terme du plus ambitieux programme de rénovation urbaine de France. Lancé il y a dix ans, il a métamorphosé le quartier du plateau de Clichy-sous-Bois et Montfermeil (Seine-Saint-Denis).

"Ils étaient obligés de changer, ils ne pouvaient pas nous laisser à l'abandon", sourit Sandrine Dejesus dans son nouveau duplex de 96 m2.

"Quand on voit les cités de Marseille à côté... Ici, je suis une reine!", s'exclame cette mère de trois enfants qui a collé des papillons argentés pour égayer les murs, éclairés par de larges baies. A la fenêtre, un imposant bloc de béton sinistre: un des rares immeubles à ne pas avoir été dynamité.

Laadj Talaa, une ancienne des Bosquets, copropriété très dégradée en partie démolie, a elle quitté son immeuble délabré pour un bâtiment propret, entouré de grilles. "C'est plus le ghetto", témoigne cette employée de cantine de 54 ans, "ça fait plus résidence privée que HLM", "quand je me lève le matin, j'ai une belle vue, c'est beau, c'est propre". Autour d'un thé avec d'anciens voisins, elle concède seulement un brin de nostalgie pour la "vraie vie de famille" partagée avec eux, 20 ans durant.

- Casse-tête -

Un peu partout en France, l'argent de la rénovation urbaine a transformé les banlieues, mais nulle part ailleurs la situation n'était si dégradée ni les travaux si ambitieux.

"C'était vraiment le bout du bout, il y avait un mètre d'immondices au pied des tours", se remémore Serge Dubreuil, directeur du renouvellement urbain au bailleur social Opievoy.

670 millions d'euros ont permis de détruire 1.400 logements, d'en rénover 2.762 autres et d'en faire sortir de terre 1.209 neufs. Et de résoudre le casse-tête des immenses copropriétés dégradées et en faillite, dont il a fallu racheter les appartements un à un, pour les détruire ou les transformer en logements sociaux.

Lorsqu'il s'attaque aux Bosquets, oeuvre de l'architecte Bernard Zehrfuss tombée en déshérence, Vincen Cornu veut voir dans les 17 km qui séparent ce quartier de Paris une chance plutôt qu'un handicap. L'architecte veut offrir "des choses que des Parisiens ne peuvent pas forcément avoir", de petits immeubles avec des appartements "tous traversants, dont on multiplie les orientations, avec des terrasses, des balcons".

"On a créé de la ville, des équipements publics, des rues et des squares" dans des zones en proie à l'abandon, fait valoir le maire socialiste de Clichy Olivier Klein.

Un commissariat a ouvert, premier signe du retour de l'Etat, puis une agence Pôle emploi en février, mais la mixité sociale, elle, tarde.

- Faible mixité sociale -

"On visait 60% de logements locatifs sociaux, notamment pour reloger les habitants du quartier" et 40% d'autres logements. Ce dernier objectif "n'est pas encore atteint et il mettra encore quelques années à être réalisé", constate Thierry Asselin, directeur opérationnel à l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru).

"Certains ont gardé leurs mauvaises habitudes, jettent leur déchets par la fenêtre", déplore Idriss Djocu, gardien d'immeuble.

Pour éviter de "retomber", les bailleurs sociaux font assaut de pédagogie, et une part de l'enveloppe de la rénovation -- trop faible selon plusieurs acteurs -- va à l'accompagnement social. Une partie de ces fonds expire fin 2014.

"On s'est occupés de l'urbain, pas de l'humain", dénonce l'adjoint au maire de Clichy Medhi Bigaderne, de l'association ACLEFEU (prononcer: Assez le feu, NDLR) née avec les émeutes.

Pour le chercheur Renaud Epstein, "des petites maisons coquettes et de petits immeubles à la place des tours moches", cela ne suffit pas à "faire venir d'autres populations".

La donne changera peut-être avec le désenclavement promis de longue date. Un tramway, souvent repoussé, est attendu pour 2018, et une gare du futur métro du Grand Paris se profile à l'horizon 2023.

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