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6 juin 1944: de la liesse à la catastrophe pour des milliers de civils

31/05/2014 04:12 EDT | Actualisé 30/07/2014 05:12 EDT

"Le 6 juin 1944, ça devait être une fête. Ca a été une catastrophe. Maman avait cuisiné un canard aux petits pois pour fêter l'arrivée des Américains. On ne l'a jamais mangé. Saint-Lô a été bombardé", se souvient Marie-Claire Augé, qui a grandi dans cette commune que Beckett rebaptisera "capitale des ruines".

Avec près de 3.000 civils tués le Jour J - soit presque autant que de soldats alliés - et environ 20.000 morts de juin à septembre 1944, les Normands et leurs villes martyres ont payé un "lourd tribut" à la libération, selon les historiens. Un bilan qui "tranche avec la liesse générale et bien réelle de cet été 44", souligne Andrew Knapp, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Reading (Grande-Bretagne).

Une cérémonie présidée par le président français François Hollande leur sera consacrée le 6 juin devant le Mémorial de Caen, une première selon Jean Quellien, professeur émérite d'histoire à l'université de Caen et auteur de "La bataille de Normandie". En 2009, lors du 65e anniversaire du Débarquement, Nicolas Sarkozy n'avait fait qu'une brève allusion aux souffrances des civils, rappelle le chercheur.

A 74 ans, Mme Augé se souvient des heures sombres de 1944 à Saint-Lô. "Mon petit frère de deux ans, pourtant réfugié dans un abri, est mort, ainsi que mon cousin germain et mon oncle, projeté à plusieurs mètres. On ne l'a reconnu qu'à sa chevalière", raconte-t-elle à l'AFP.

Les Normands sont certes "loin d'être les seuls" à avoir été touchés par les bombardements, comme le montre Andrew Knapp, qui, dans "Les Français sous les bombes alliées 1940-1945", recense au moins 57.000 victimes civiles, 74.000 blessés et 300.000 habitations détruites entre 1940 et 1945. Le nombre de victimes britanniques des bombardements allemands est estimé à 60.600. Quant aux bombes alliées, elles ont tué 420.000 civils allemands.

Les Alliés ont déversé près de 518.000 tonnes de bombes sur la France, soit 40% de ce qui a été déversé sur l'Allemagne, selon M. Knapp. Et des villes portuaires comme Saint-Nazaire, Lorient ou Brest, rasées à plus de 80%, peuvent, comme nombre de communes normandes, prétendre au triste titre de ville martyre.

- Pas le temps d'évacuer -

Mais les bombardements de l'été 1944 à Caen, au Havre et à Rouen, où le nombre de civils tués bat des records (environ 2.000 morts chacune), sont beaucoup plus meurtriers, car contrairement aux ports de l'Atlantique, ces villes n'avaient pas été évacuées, précise M. Knapp.

"Très peu de gens auront les tracts lancés par les Américains le 6 juin au matin pour avertir les civils", selon M. Quellien.

En Normandie, "il y a une volonté de raser les villes", ces carrefours routiers et ferroviaires, pour retarder l'arrivée des renforts allemands, précise M. Quellien.

Et "le 6 juin, ce n'est pas une ville, c'est tout une ceinture" de villes dont la destruction est visée, comme Lisieux (rasée au final à 75%), Pont L'Evêque, Argentan, Falaise, Condé-sur-Noireau (95%), Vire, Saint-Lô (77%) ou Coutances, souligne M. Quellien.

A Caen, l'objectif des Alliés n'est pas au départ de raser la ville, mais les cibles visées ne sont pas atteintes et les avions s'y reprennent à plusieurs fois. A sa libération le 9 juillet, la capitale régionale est détruite à 73%.

Près de 150.000 Normands se retrouvent sur les routes de l'exode, souligne Jean Quellien.

Face à ce que le chef de réseau Hubert de la Garde, qualifiera dès mai 1944 de "travail d'ivrogne", la question de la pertinence des bombardements est posée.

"Tous ne sont pas inefficaces. Cela a marché parfois mais malheureusement pas très souvent. Saint Nazaire, Lorient, Le Havre, on n'en voit franchement pas la justification", pense M. Knapp, interrogé par l'AFP. Le "rendement" des bombardements de Caen pose question aussi, selon lui.

A l'aune des conventions actuelles définissant le crime de guerre, certains bombardements de 1944 pourraient entrer dans cette catégorie, estiment Andrew Knapp, Jean Quellien ou le Britannique Antony Beevor.

Reste qu'il est "difficile d'imaginer les succès alliés en Normandie sans l'écrasante supériorité aérienne dont ils feront un emploi si libéral" écrit M. Knapp.

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