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Affaire des kidnappés: pari risqué pour Tokyo, manoeuvre de Pyongyang?

30/05/2014 04:50 EDT | Actualisé 29/07/2014 05:12 EDT

En acceptant de rouvrir les dossiers des Japonais enlevés en pleine guerre froide en échange d'une levée par Tokyo de certaines sanctions, l'hermétique Corée du Nord, qui n'a pas renoncé à ses ambitions nucléaires militaires, pourrait en fait tenter de diviser ses ennemis.

C'est le Premier ministre japonais Shinzo Abe en personne qui a annoncé jeudi que Pyongyang avait accepté de rouvrir l'épineux dossier de tous les Japonais enlevés dans les années 70 et 80. Dans la foulée, le secrétaire général du gouvernement nippon annonçait la levée de certaines sanctions, financières notamment, dès le début effectif des enquêtes promises par Pyongyang.

Pour Lee Young Hwa, professeur à l'Université japonaise du Kansai, le régime de Kim Jong-Un a remporté un beau succès "en s'assurant des rentrées d'argent pour la Corée du Nord" en provenance de la diaspora coréenne installée au Japon et fidèle au régime communiste, a-t-il expliqué à l'AFP.

Coïncidence gênante: au moment même où Tokyo annonçait un allègement de ses sanctions, aux Etats-Unis la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants votait au contraire un durcissement des sanctions pour violation des droits de l'homme et blanchiment d'argent.

Le geste de Tokyo pourrait donc susciter une certaine incompréhension côté américain, où l'administration fait justement tout pour isoler et assécher le régime de Kim Jong-Un afin de l'amener à "résipiscence nucléaire". Sans oublier que le Japon prévoit également de lever d'autres sanctions, notamment sur les restrictions de voyage, l'obligation de se manifester auprès des autorités pour des contrôles, ou encore l'interdiction pour les navires enregistrés en Corée du Nord d'entrer dans des ports japonais pour raisons humanitaires.

Il est aussi à noter que le Japon fait toujours partie du groupe de cinq pays (USA, Corée du Sud, Chine, Russie, Japon) qui tentaient de négocier avec la Corée du Nord l'abandon de son programme nucléaire militaire, jusqu'à la mise en sommeil de ces discussions en décembre 2008.

De ce point de vue, la réaction à l'accord nippo-nord-coréen a été on ne peut plus fraîche en Corée du Sud, pays en toute première ligne. Le ministère des Affaires étrangères a en gros expliqué qu'il comprenait bien que cette question des kidnappés était hautement sensible pour Tokyo, mais que cela ne devait pas interférer avec les efforts internationaux pour mettre fin au péril nucléaire nord-coréen.

Et ce alors que la rumeur d'un possible quatrième essai nucléaire nord-coréen court toujours.

Washington et Séoul "vont la jouer calme en surface, mais avec le dossier nucléaire en toile de fond ils ne peuvent absolument pas comprendre le geste de Tokyo", juge le professeur Lee.

- La route sera dure -

En concluant ce "deal" avec la Corée du Nord au terme de trois jours de discussions bilatérales parfois tendues en Suède cette semaine, le Japon fait en tout cas un "pari risqué" selon Toshio Miyatsuka, un expert universitaire de la Corée du Nord.

"Le dossier des enlèvements est très compliqué à résoudre de façon satisfaisante pour tout le monde, et de surcroît la Corée du Nord est un partenaire imprévisible", dit-il à l'AFP.

Selon lui, "on n'en est qu'au tout début et la route s'annonce difficile".

Et au bout de la route, il risque de ne pas y avoir grand chose, craint Robert Dujarric de l'université Temple de Tokyo.

"Si (Shinzo Abe) obtient quelque chose, ça sera bien. Mais que peut-il avoir ? Au mieux quelques kidnappés, mais la plupart sont probablement déjà morts", soit naturellement soit exécutés, pense-t-il.

Concrètement ce dossier, qui empêche toute normalisation entre les deux pays depuis des décennies, concerne des Japonais qui en pleine guerre froide avaient été enlevés pour enseigner aux espions nord-coréens le japonais et les traditions du pays.

Tokyo n'a jamais voulu en faire une "affaire classée" alors que jusqu'à jeudi, la Corée du Nord considérait que cette question, portant sur 13 personnes selon elle, avait été résolue avec le retour au Japon de cinq détenus et l'annonce de la mort des huit autres. Tokyo, qui parle d'au moins 17 kidnappés, ne s'est jamais satisfait de ces explications.

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