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Une présidentielle égyptienne entre "hystérie médiatique" et opposition muselée

29/05/2014 10:53 EDT | Actualisé 29/07/2014 05:12 EDT

L'élection présidentielle en Egypte, sans aucun suspense tant le score écrasant de l'ex-chef de l'armée tombeur des islamistes était attendu, s'est jouée sur fond d'"hystérie" médiatique et d'abstention massive d'une opposition de toute façon réprimée et interdite.

Dans ce scrutin, le leader de gauche Hamdeen Sabbahi, unique rival du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, homme fort d'Egypte depuis qu'il a destitué son premier président élu démocratiquement l'islamiste Mohamed Morsi en juillet, s'est retrouvé dans le rôle de faire-valoir.

Pour de nombreux militants des droits de l'Homme et politologues, cette élection est "cosmétique" et vise à entériner le pouvoir exercé de facto depuis 11 mois par l'armée et M. Sissi.

Parce qu'elle l'a refusée en bloc, ce qui restait de l'opposition --celle qui n'a pas été décimée ou emprisonnée dans l'implacable répression-- a fait le choix du boycott, un boycott forcé puisqu'elle n'a pas pu présenter de candidat.

Les deux forces situées aux antipodes sur la scène politique se sont d'ailleurs rejointes sur ce point, les Frères musulmans de M. Morsi et le Mouvement du 6-Avril, fer de lance de la révolte de 2011 contre Hosni Moubarak et son Etat policier, deux groupes désormais interdits ayant appelé à bouder les bureaux de vote pour priver M. Sissi du plébiscite qu'il réclamait.

Résultat, selon des chiffres encore provisoires, la participation avoisinerait les 50%, M. Sissi dépasserait les 96% et M. Sabbahi récolterait moins de 4% des suffrages valides.

Pour The Big Pharaoh, blogueur en vue, les vainqueurs de cette élection jouée d'avance sont ainsi, dans l'ordre, "ceux qui n'ont pas voté, M. Sissi, M. Vote nul, M. Sabbahi". Mona Seif, fondatrice de la campagne "Non aux procès militaires de civils", évoquait, elle, "la légende de la participation massive", dénonçant "deux jours d'hystérie" des présentateurs de télévision et des médias qui ont rivalisé d'imagination, alternant supplications, insultes et menaces à l'égard des électeurs paresseux.

- 'Manque d'équité' -

La mission d'observation de l'Union européenne, dans des circonvolutions embarrassées et toutes diplomatiques, a évoqué un manque d'"équité" et l'absence "de certaines parties" au scrutin, soulignant que M. Sissi avait bénéficié du double de temps de parole par rapport à son adversaire dans les médias privés. Un euphémisme.

Il faut dire que depuis que le maréchal à la retraite bénéficie du soutien unanime de la presse, privée comme publique. Chansons à sa gloire passées en boucle, éditorialistes et commentateurs louant les faits et gestes du "héros", questions révérencieuses de journalistes aux ordres dans des interviews de plus de cinq heures parfois... M. Sissi n'a pas eu besoin de battre la campagne et a même annoncé sans ciller à la télévision que le détail de son programme était secret pour des raisons de sécurité.

Dans la foulée du Printemps arabe, l'Egypte a vu deux de ses présidents destitués, son économie s'effondrer et est désormais en proie à une répression qui a fait plus de 1.400 morts, quelque 15.000 arrestations et des centaines de condamnations de morts. Human Rights Watch y a vu "un climat de répression qui sape gravement l'impartialité de cette élection".

"Maréchal sans guerre, candidat sans programme et président sans élections", affirmait un tweet lapidaire sur le compte Twitter de la campagne "Askar Kaziboun" (Les militaires sont des menteurs en arabe) à la pointe de la contestation contre l'armée.

Et cette élection a connu des rebondissements. Ainsi, après deux jours de scrutin, la participation n'était "que" de 37%, un score pourtant honorable dans le pays habitué à de faibles taux. Or, M. Morsi avait eu 52% de participation pour son élection. Pour la doper, la commission électorale a prolongé le vote d'une journée.

"En changeant les règles au dernier moment, la commission a pris une décision politique qui soulève de nombreux doutes" sur le caractère "démocratique" de l'élection, déplore à l'AFP Adel Ramadan, de l'Initiative égyptienne pour les droits de la personne.

"Non seulement les nouvelles autorités ont montré leur manque d'appétence pour la démocratie, mais elles ont aussi fait preuve d'une grande incompétence dans l'organisation du processus, ce qui n'augure rien de bon pour l'avenir", indique le chercheur Karim Bitar à l'AFP.

En 2012, pour la première élection présidentielle post-révolte, tout l'échiquier politique s'était partagé les voix des près de 54 millions d'électeurs.

"La campagne de M. Sissi affirme qu'il a obtenu 23 millions de voix. En 2012, les deux candidats au deuxième tour, dont M. Morsi, rassemblaient ensemble 26 millions de voix. Or, cette fois-ci, les Frères musulmans boycottent. Donc, où a-t-on pu trouver toutes ces voix ?", fait mine de s'interroger Ahmed Samih, directeur de l'Institut Andalus pour la tolérance.

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