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« Les Interdits », voyage au cœur de l'Union soviétique (ENTREVUE)

27/05/2014 04:01 EDT | Actualisé 27/05/2014 04:07 EDT
Les Films Séville

Le premier long métrage d’Anne Weil et Philippe Kotlarski est audacieux. Avec Les Interdits en salles depuis vendredi, les deux cinéastes invitent le spectateur au-delà du rideau de fer, dans l’atmosphère paranoïaque de l’URSS.

Un patron du KGB s’informe sur le nombre de juifs qui vivent en URSS. Un de ses subalternes lui répond qu’il y en a entre 6 et 8 millions. Et combien d’entre eux quitteraient le pays si l’on ouvrait les frontières? demande alors le chef. Entre 15 et 20 millions…

Les Interdits débute par cette anecdote qui fait sourire, mais à bien y réfléchir, la blague n’en est pas vraiment une. En retournant dans l’époque sombre d’une Union soviétique totalitaire, le film rappelle les années de plomb subies par des millions de personnes et en particulier les juifs.

«La boutade donne le contexte, expliquent les deux réalisateurs lors d’une entrevue donnée à Paris. C’était pour nous une bonne manière d’introduire l’humour du désespoir, celui qui aide un peu à vivre dans des conditions difficiles.»

La trame se déroule durant l’année 1979. Carole et Jérôme, deux jeunes cousins dans la vingtaine, partent de France pour un voyage touristique à Odessa. Pendant la journée, ils se font passer pour un couple d’amoureux visitant les rues de la ville. Mais la nuit, les voilà partis clandestinement à la rencontre des refuzniks, ces juifs que le gouvernement persécute et empêche de quitter le pays.

«À 18 ans, j’ai fait seule le même voyage, raconte Anne Weil. Ce fut pour moi très marquant. Je découvrais la dictature et ce que signifiait la résistance. Quand je suis retournée chez moi, dans un pays libre, je me suis dit qu’il fallait en faire quelque chose.»

Philippe Kotlarski a aussi vu tout le potentiel cinématographique d’un tel voyage. «On a compris que cette histoire serait un vecteur idéal pour une fiction. Elle nous donnait l’occasion de raconter des choses qui nous concerne. Le film est à la fois un récit d’apprentissage, une éducation sentimentale mêlée à du romanesque. C’est également une œuvre historique, dont l’objectif est de faire connaître plusieurs destins.»

Une reconstitution historique fidèle

Avec Les Interdits, les deux réalisateurs qui ont ensemble travaillé sur le scénario reproduisent l’atmosphère brumeuse et triste de la période Brejnev. «Bien que le film soit une fiction, le contexte, les personnages et les situations s’inspirent de faits réels, oubliés pour la plupart. Il fallait recréer et donner vie à un monde qui n’existe plus et nous voulions le rendre avec le plus de précision possible, grâce à la lumière ou les décors.»

«Durant mon voyage, j’avais pris des photos, ajoute Weil. À mon retour j’avais dû rédiger un rapport que j’ai conservé. J’avais donc à disposition du matériel, des détails et des souvenirs qui nous ont beaucoup aidés pour la réalisation.»

Le long métrage, tourné en Russie, en ex-Allemagne de l’Est et en Israël, profite à ce titre d’une reconstitution fidèle. «Il était devenu évident qu’on ne pouvait pas faire le film dans des studios. L’œuvre possède quelque chose de vrai. Le fait que l’on soit retourné sur les lieux nous a permis de conserver une certaine authenticité.»

D’ailleurs en Russie, ils ont découvert avec stupéfaction de nombreuses personnes qui ne connaissaient pas cette partie de leur histoire. «Ils avaient oublié, dit Kotlarski. On nous demandait constamment pourquoi les juifs n’avaient pas le droit de quitter le pays. Des interrogations qui venaient surtout des jeunes générations.»

Selon Weil, la désaffection des jeunes pour l'histoire contemporaine représente un phénomène mondial. «Le passé est devenu ringard. Chez les Russes, l’Union soviétique fait honte. Les jeunes ont maintenant un si gros appétit de modernité qu’ils n’hésitent pas à tirer un trait sur le reste.»

Une inculture historique dont on ne mesure pas encore les conséquences fait remarquer le coréalisateur. «Il existe une véritable apathie. Prenez encore l’exemple de la Russie. Là-bas, ils sont prêts à élire à nouveau Poutine sans critiquer ses politiques qui semblent venir tout droit de l’époque soviétique. En bon ancien membre du KGB, il brime les libertés individuelles sans que son peuple lui demande des comptes. C’est très dangereux.»

L’entrevue a été réalisée grâce à l’invitation des Rendez-vous d’Unifrance.

Les Interdits – Les Films Séville – Drame – 96 minutes – Sortie en salles le 23 mai 2014 – France, Allemagne, Russie.

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