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L'armée thaïlandaise décrète la loi martiale mais nie tout coup d'État

20/05/2014 09:51 EDT | Actualisé 20/07/2014 05:12 EDT

BANGKOK - Le puissant chef de l'armée thaïlandaise est intervenu mardi pour la première fois depuis le début de la crise politique, imposant la loi martiale en plus de déployer des véhicules armés au coeur de Bangkok, affirmant vouloir résoudre la crise le plus rapidement possible.

Les militaires ont assuré qu'il ne s'agissait pas d'un coup d'État et indiqué qu'ils maintenaient en place le gouvernement intérimaire et la Constitution.

La présence des militaires et la censure imposée aux médias traditionnels et aux réseaux sociaux n'ont toutefois pas semblé interférer avec la vie quotidienne, les résidents semblant largement indifférents à cette déclaration, mardi.

L'intervention militaire, qui suit six mois de manifestations ayant fait 28 morts et plus de 800 blessés, place toutefois le pays dans un état précaire, livré au pouvoir de l'armée.

«L'élément stratégie, maintenant, sera le rôle de l'armée dans la politique», a expliqué Thitinan Pongsudhirak, directeur de l'institut de la sécurité et des études internationales de l'université Chulalongkorn de Bangkok. «Si elle joue un rôle de défenseur de la loi et l'ordre, ou même de médiateur, cela pourrait mettre fin à l'impasse.»

Si elle ne le fait pas, par contre, «nous pouvons nous attendre à des manifestations et des turbulences du côté perdant», a-t-il ajouté.

L'imposition de la loi martiale survient au lendemain du refus du gouvernement intérimaire de démissionner, résistant à la pression d'un groupe de sénateurs qui demande un nouveau gouvernement provisoire avec le plein pouvoir pour mener des réformes politiques. Elle fait également suite à des menaces des groupes antigouvernementaux qui promettaient d'intensifier leurs efforts pour renverser le parti au pouvoir. Une attaque contre les manifestants a également fait trois morts et plus de 20 blessés la semaine dernière.

L'armée de la Thaïlande a perpétré 11 coups d'État depuis la fin de la monarchie absolue en 1932 et est perçue comme étant généralement sympathique aux manifestants antigouvernementaux.

Dans une déclaration militaire, le général Prayuth Chan-Ocha a précisé que l'armée avait décidé d'intervenir pour «maintenir la paix et l'ordre», en précisant qu'elle rétablirait «la paix et l'ordre au pays adoré de tous les Thaïlandais dès que possible». Des soldats se sont introduits dans plusieurs stations de télévision privées de la capitale pour diffuser le message de l'armée.

Malgré cela, l'atmosphère restait détendue dans la capitale. Les commerces, les écoles et les lieux touristiques étaient ouverts, et la circulation automobile se faisait normalement. Devant l'un des centres commerciaux les plus huppés de la ville, des clients observaient avec curiosité les soldats à bord de véhicules lourdement armés qui ont brièvement détourné la circulation, et s'arrêtaient pour prendre des photos des militaires.

Le premier ministre par intérim Niwattumrong Boonsongpaisan — qui n'a pas été informé à l'avance des intentions de l'armée — a convoqué une rencontre d'urgence de son gouvernement. Il a simplement déclaré que son gouvernement espérait que la décision de l'armée rétablisse la stabilité.

S'adressant aux journalistes un peu plus tard, le général Prayuth a précisé que la loi martiale serait en vigueur «jusqu'au retour de la stabilité» et que son imposition était nécessaire pour contraindre les deux camps à discuter. «Ne vous inquiétez pas, a-t-il dit. Tout continuera à se dérouler normalement. (Nous) essaierons de ne pas (trop) empiéter sur les droits de la personne.»

L'armée a émis une série de directives tout au long de la journée, mardi, notamment en demandant aux stations de télévision et de radio d'interrompre leur programmation à son profit. Les militaires ont aussi ordonné à la police «d'interrompre les rassemblements ou les activités qui s'opposent» à un nouveau centre de commandement mis sur pied pour superviser le respect de la loi martiale.

L'armée a demandé aux réseaux sociaux de suspendre les services qui pourraient inciter à la violence, en plus d'ordonner aux journalistes de ne pas diffuser d'entrevues «qui pourraient alimenter le conflit, semer la confusion dans la société et mener à la violence». Ceux qui contreviendront à ces directives pourraient être poursuivis.

Au moins 10 stations de télévision affiliées aux deux camps ont interrompu leur programmation, après avoir été visitées par des soldats armés.

Réaction molle des États-Unis

Par ailleurs, les États-Unis ont déclaré que l'imposition de la loi martiale était permise par la Constitution du pays et que ces actions, à date, n'entraîneraient pas de sanctions. Le plus haut diplomate américain pour l'Asie de l'Est, Daniel Russel, a demandé le rétablissement de la démocratie le plus tôt possible.

L'organisme Human Rights Watch a toutefois reproché à l'administration Obama de ne pas avoir demandé la fin immédiate de la loi martiale, le moyen de plus rapide pour restaurer la démocratie.

La Thaïlande est le plus vieil allié des États-Unis en Asie et un proche partenaire militaire, mais la loi américaine stipule que des sanctions seront imposées si un coup d'État est perpétré dans le pays.

Le directeur de Human Rights Watch en Asie, Brad Adams, estime que l'intervention de l'armée équivaut à un coup d'État.

«Les militaires ont dépoussiéré une loi vieille de 100 ans qui subordonne l'administration civile à l'armée, ce qui enlève tout pouvoir aux branches exécutive, législative et judiciaire, a-t-il dit. Les pouvoirs élargis conférés à l'armée signifient qu'il n'y a plus aucune protection juridique contre les violations des droits.»

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