NOUVELLES

Accident minier en Turquie : Murat, un miraculé, a dû piétiner ses camarades pour s'enfuir

17/05/2014 01:08 EDT | Actualisé 17/07/2014 05:12 EDT

"J'ai dû marcher sur le corps de mes amis pour m'enfuir, j'ai dû les piétiner". Murat Yokus est l'un des rescapés de la catastrophe minière de Soma. Cinq jours après le drame, il est encore hanté par le souvenir de ce qu'il a vécu.

Depuis deux jours, voisins et proches défilent dans la petite maison cossue de ce père de famille de 29 ans, juste en contrebas de la mine où plus de 300 personnes ont péri dans le plus grave accident industriel de l'histoire de la Turquie.

Murat Yokus parle sans détour des dix heures qu'il a passées avec ses camarades dans les galeries de la mine à chercher une issue de secours.

"Le psychologue m'a conseillé de tout raconter, pour me remettre plus vite de cette tragédie", confesse sans pudeur cet homme élancé et fébrile, devant sa jeune épouse.

"Je m'apprêtais à sortir de la mine pour rentrer chez moi quand on a vu de la fumée arrivée dans la galerie", se remémore-t-il. "Dans un premier temps, mon chef nous a demandé d'attendre, mais nous commencions à nous impatienter".

Comme il n'y avait aucune chambre de confinement pour se réfugier, Murat a patienté plusieurs heures dans une galerie de 300 m2, avec une centaine d'autres mineurs.

Lorsqu'il a appris que ses coéquipiers, situés dans un autre secteur de la mine, étaient tous morts asphyxiés, il a balayé les consignes de son chef et décidé de tenter sa chance. "Je me suis dit +je ne vais pas mourir ici, pas maintenant !+"

"Ce qui s'est passé est indescriptible", souffle-t-il les larmes aux yeux.

"J'ai pris le masque à oxygène que je n'avais pas encore utilisé et j'ai commencé à marcher. Quand je me suis retourné, j'ai vu plein d'amis à terre".

La vision de ses camarades au sol, "suffoquant, se débattant comme des bêtes qu'on sacrifie" le hante encore, cinq jours après le drame. "Ils luttaient contre la mort."

- "Dernière prière" -

Murat, persuadé qu'il allait à son tour succomber, confie avoir pensé "à ses deux enfants en bas âge, à sa femme, sa famille, ses proches". "J'ai récité ma dernière prière". Puis il s'est évanoui. Par chance, il a été rapidement évacué à l'air libre.

Epaulé par des secouristes, Murat a alors repris connaissance et choisi de sortir en marchant. "Pas comme un mort déposé sur une civière", dit-il.

"Vous ne pouvez pas vous imaginez ce que c'est, la panique qu'il y avait, les collègues qui faisaient les cent pas, le stress, la peur", lance-t-il, accablé. "J'ai dû piétiner mes collègues, marcher sur leurs corps pour m'en sortir".

Le mineur reconnaît volontiers que personne n'était préparé à ce genre d'accident, même s'il concède que "la mine est un lieu dangereux parce qu'à tout moment, on peut provoquer un éboulement à l'intérieur et mourir".

Chez les Yokus, on est mineurs de père en fils, depuis des générations. "Nous ne pouvons rien faire d'autre", maugréent les hommes de la famille réunis dans un salon où la télévision diffuse en boucle les sinistres images de la mine.

"Il n'y a plus d'agriculture, il n'y a pas d'entreprise, pas d'autres emplois", énumèrent-ils d'une seule voix.

Murat, qui a risqué sa vie pour 800 euros mensuels, ne veut pas critiquer son entreprise ou mettre en cause les carences de la sécurité de la mine. Car il souhaite retourner au charbon encore dix ans pour pouvoir bénéficier de la retraite anticipée prévue la loi.

"Mais j'irai dans une autre mine", promet-il. "Dans celle-là, j'ai perdu beaucoup trop d'amis pour pouvoir jamais y reposer un pied".

bat/pa/mr

PLUS:hp