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Lac-Mégantic: opinions partagées sur les accusations contre les employés

13/05/2014 12:09 EDT | Actualisé 13/07/2014 05:12 EDT

LAC-MÉGANTIC, Qc - Thomas Harding, Jean Demaître et Richard Labrie sont sortis du fourgon cellulaire menottés et se sont dirigés vers la petite salle de cour improvisée de Lac-Mégantic. Seule une remarque — un murmure — a brisé le silence qui régnait parmi les curieux qui se trouvaient sur place: «C'est pas eux qu'on veut».

Les trois employés de la Montreal, Maine and Atlantic Railway (MMA) sont restés une dizaine de minutes à l'intérieur du centre sportif, où ils ont été formellement accusés, mardi après-midi, de 47 chefs de négligence criminelle ayant causé la mort — un pour chaque victime du drame ferroviaire du 6 juillet dernier.

Ils sont ressortis sous les flashs des caméras, sans souffler un mot, après s'être engagés à respecter les conditions de libération leur ayant été imposées par le juge Paul Dunnigan, dont le versement d'une caution de 15 000 $ chacun, la promesse de demeurer au pays et l'engagement de ne pas oeuvrer dans le domaine ferroviaire.

Thomas Harding, 53 ans, de Farnham, était l'ingénieur du train impliqué dans l'accident; Richard Labrie, 55 ans, de Saint-Jean-sur-Richelieu, un employé syndiqué lui aussi, agissait comme remplaçant au poste cadre de répartiteur; Jean Demaître, 50 ans, de Marieville, était directeur des opérations de MMA au Québec.

Les trois hommes ne sont pas les seuls au banc des accusés dans cette affaire: la MMA est également soupçonnée d'avoir agi de façon criminellement négligente au fil des événements ayant mené à l'explosion du convoi pétrolier de 72 wagons en plein coeur du centre-ville de Lac-Mégantic, l'été dernier.

L'entreprise, une personne morale au sens de la loi, s'expose à une amende dont le montant serait fixé par le juge en cas de verdict de culpabilité. Quant aux trois accusés, ils pourraient écoper d'une peine maximale d'emprisonnement à perpétuité.

Le grand absent dans toute cette histoire, selon plusieurs personnes interrogées sur place, est celui qui a déjà été reconnu coupable dans les esprits de bien des Méganticois: le président de Rail World, Edward Burkhardt.

«S'il y a quelqu'un qui mérite de se retrouver en prison, c'est bien lui. Il est blindé. Mais il doit être malheureux, par contre», a suggéré Bernard Boulet, qui a perdu sa soeur Marie-France dans la catastrophe.

«Ces gens-là faisaient leur travail en suivant des règles de transport ferroviaire qui n'étaient pas assez strictes. Ce sont des boucs émissaires, voilà tout», a-t-il poursuivi.

Même son de cloche du côté de Nancy Guay, qui a côtoyé Tom Harding alors qu'elle travaillait comme gardienne de nuit à l'Eau Berge — le petit hôtel du centre-ville où le conducteur est allé dormir le soir de l'explosion.

«Il a l'air débiné, il a maigri... Ce n'est pas lui le responsable; il n'a pas à faire de prison», a-t-elle laissé tomber, se réjouissant tout de même du fait que les accusés n'aient pas été chahutés à leur sortie du fourgon de la Sûreté du Québec (SQ).

Raymond Lafontaine, qui a perdu son fils, l'épouse de ce dernier, l'épouse d'un autre de ses fils et une de ses employées dans la tragédie, a tenu à se déplacer pour assister aux événements entourant la comparution.

«C'est un peu normal que tu (veuilles voir) ceux qui ont tué tes rêves, qui ont tué ta famille», a-t-il confié.

Il a dit croire que les accusations portées envers les trois employés de la MMA sont en outre pleinement justifiées.

«Si le train est parti et qu'il a emmené nos enfants, c'est que quelqu'un, quelque part, n'a pas fait sa job. Il n'y a pas juste les grands boss», a-t-il dit.

Questionné sur l'absence d'accusations contre Edward Burkhardt, le porte-parole du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), Me René Verret, s'est limité à dire que «la preuve qui a été présentée par les policiers aux procureurs permettait juridiquement de porter les accusations qui ont été portées aujourd'hui».

Cependant, la porte n'est pas complètement fermée: bien que Me Verret ait refusé de dire si d'autres accusations pourraient éventuellement être portées, il a laissé entendre que le DPCP n'avait pas encore fermé le dossier.

«L'enquête policière est terminée, mais il faut aussi mentionner que le procureur a demandé à avoir des informations complémentaires par rapport à certains éléments de l'enquête», a indiqué le juriste.

Joint au téléphone par La Presse Canadienne mardi matin, le président de la MMA, Robert Grindrod, a préféré ne pas discuter des accusations qui pèsent contre l'entreprise.

«Je ne commenterai pas avant d'avoir vu les documents juridiques. Je ne suis pas un idiot», a-t-il laissé tomber à l'autre bout du fil.

Arrestation musclée

L'avocat de Thomas Harding, Me Thomas Walsh, a reproché à la SQ d'avoir eu recours à des moyens disproportionnés pour arrêter son client à la veille de sa comparution.

Il a souligné que M. Harding a été cueilli à son domicile de Farnham par l'escouade tactique, alors que ce dernier vivait depuis un an au même endroit et qu'il avait offert de se rendre volontairement en cour si des accusations étaient portées contre lui.

Pour l'avocat, déployer des policiers lourdement armés serait plus approprié pour mettre la main au collet de bandits, et non pas du conducteur de train, qui à ce moment, «travaillait sur son bateau avec son fils».

Du côté de Farnham, la voisine du conducteur appréhendé a reconnu avoir été renversée par l'ampleur de l'opération.

«J'étais dehors avec ma petite fille de deux ans, ce qui fait que je trouve que c'est un petit peu violent, surtout que c'est pas une personne méchante. C'était la grosse affaire, les casques, les 'suits', les armes, ils ont entouré toute la maison», a-t-elle dénoncé.

«Ce qui s'est passé, c'est triste, mais c'est pas un terroriste. C'est une personne généreuse, il vient déneiger mon entrée depuis cinq ans, je ne lui ai jamais rien donné. C'est une bonne personne», a ajouté la dame, qui a préféré ne pas se nommer.

Un tribunal à Lac-Mégantic?

La petite salle de cour improvisée de Lac-Mégantic était bondée, mardi après-midi, et pour cause: elle ne peut accueillir que 34 personnes, et une dizaine de places avaient été réservées aux représentants des médias.

«Les événements s'étant produits ici, il est important pour nous que la comparution se fasse ici», a expliqué le porte-parole du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), Me René Verret, lorsqu'interrogé sur la décision de tenir l'audience dans ces conditions plutôt qu'au palais de justice de Sherbrooke, où la plupart des dossiers ont été traités depuis la destruction du palais de justice de Lac-Mégantic.

Les procédures doivent reprendre le 11 septembre, date à laquelle on déterminera à quel moment débutera l'enquête préliminaire.

L'avocat de Thomas Harding a dit espérer un procès avec jury et a d'ores et déjà signifié que son client avait l'intention de plaider non coupable.

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