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Gaspillage et pollution au royaume de l'eau

13/05/2014 02:26 EDT | Actualisé 13/07/2014 05:12 EDT
Biwa Studio via Getty Images

Pour un pays aux immenses réserves d'eau douce, rien de plus naturel qu'une eau du robinet limpide et pratiquement gratuite. Mais au Canada, cet avantage a pour effet une surconsommation, du gaspillage et une qualité parfois médiocre.

"Il n'y a pas de compteurs d'eau", explique Manuel Rodriguez, spécialiste de l'eau potable à l'université Laval à Québec.

"C'est quelque chose qui surprend beaucoup les gens qui arrivent de l'étranger, particulièrement les Européens", ajoute-t-il.

Une surprise d'autant plus grande lorsque les visiteurs observent le Saint-Laurent, le déferlement des chutes du Niagara ainsi que les innombrables rivières et lacs qui représentent en tout 7% des réserves de la planète.

Dans les faits, la gratuité de l'eau canadienne est partielle. Une partie des impôts fonciers payés par les propriétaires de logements et les entreprises aux municipalités est en effet consacrée à l'entretien des réseaux de distribution.

Mais le montant est tellement minime que chacun est persuadé que l'eau est gratuite, d'autant qu'il "n'a rien à voir avec la consommation".

"On ne peut pas se leurrer, il y a beaucoup d'eau et avec les traitements relativement standards, le coût de production de l'eau potable n'est pas très élevé", note Patrick Drogui, professeur à l'Institut national de la recherche scientifique à Québec.

Toutefois, comme dans pas mal de pays, les élevages industriels ou des industries laissent leur empreinte polluante. Ici ou là, par exemple dans le sud du Québec, "la qualité de l'eau puisée (dans les rivières) peut être douteuse", note M. Rodriguez. Elle est néanmoins utilisée et retraitée par les municipalités.

Les coûts risquent en outre d'augmenter dans les prochaines années avec l'apparition de nouveaux polluants, comme les perturbateurs endocriniens, des résidus de produits pharmaceutiques qui rendront inévitables l'adoption de nouvelles normes et de nouveaux traitements pour les neutraliser, prévient M. Drogui.

"Très, très toxiques" pour l'humain, ces polluants, dont on retrouve des traces dans l'eau, provoquent déjà "une féminisation" chez certaines espèces de poissons. Une menace similaire guette l'homme.

Effets pervers

L'abondance de l'eau a aussi des effets pervers. "Comme tu ne reçois pas de facture, tu fais moins attention et il y a donc un effet direct sur le gaspillage. Les gens ne s'en privent pas", ajoute M. Drogui.

Au Canada, le spectacle d'un père de famille astiquant sa voiture en la submergeant d'eau, tandis qu'un autre arrose interminablement la pelouse qui entoure sa maison, est monnaie courante.

Résultat, la consommation moyenne du Canadien tourne autour de 300 à 400 litres par jour, l'une des plus élevées au monde. Mais faute de compteurs, elle n'est pas connue avec exactitude, souligne M. Rodriguez.

A Montréal, la ville produit en moyenne chaque jour 934 litres d'eau potable par habitant. Et une grande partie en pure perte, car ses canalisations, souvent vétustes, fuient de partout. La situation est identique ailleurs dans le pays, où 30% de l'eau traitée retourne dans la terre, selon le ministère de l'Environnement.

Si des efforts sont faits pour mettre fin à ce gaspillage, les objectifs restent bien modestes. Ainsi le Québec se propose dans sa stratégie d'économie d'eau potable de réduire le taux de fuites de l'ensemble de ses réseaux "à un maximum de 20% du volume d'eau distribué" d'ici à 2017.

Une situation qui a de quoi choquer lorsque "des communautés entières ne disposent tout simplement pas d'eau potable pour boire ou se laver", note Irving Leblanc, directeur des infrastructures à l'Assemblée des Premières Nations, qui représente les 630 collectivités amérindiennes du pays.

C'est le cas dans une dizaine de réserves isolées du nord de l'Ontario et du Manitoba, où règnent des conditions dignes "du tiers-monde", ainsi que dans des dizaines d'autres à travers le pays, où la consommation d'eau fait l'objet d'alertes de toutes sortes en raison de la pollution industrielle ou faute d'usines de traitement adéquates. Du coup ces régions sont devenues le royaume de l'eau en bouteille, acheminée à grands frais.

Responsable des infrastructures d'eau dans ces communautés, le gouvernement canadien entend y consacrer 323 millions de dollars sur deux ans, bien loin des 4,7 milliards de dollars sur 10 ans qu'il estimait nécessaire en 2011.

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