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La vie après les combats en Afghanistan

08/05/2014 06:52 EDT | Actualisé 08/05/2014 06:52 EDT
ASSOCIATED PRESS
Canadian soldiers of Ist Bataillon, Royal 22nd Regiment along with U.S soldiers stand during a ceremony marking the Canadian handover of forward fire base Masum Ghar to U.S. forces in Panjwaii district in Kandahar province southern Afghanistan, Tuesday, July 5, 2011.Canadian combat operations ended this week. Canada will transfer to a non-combat training role with up to 950 soldiers and support staff to train Afghan soldiers and cops in areas of the north, west and Kabul.(AP Photo/Rafiq Maqbool)

De 2002 à 2014, le Canada a envoyé 40 000 soldats se battre en Afghanistan; 158 d'entre eux sont morts et plus de 2000 ont été blessés. Quel traitement leur est réservé depuis leur retour au pays?

Un texte de Manon Globensky

Selon une étude produite par Anciens Combattants Canada en juillet 2011, avec la fin de la mission de combat, 34 000 militaires ou vétérans vont recevoir une indemnité d'invalidité d'ici 2016. Une grande partie de ces bénéficiaires ne souffriront pas d'une invalidité grave et pourront poursuivre leur carrière au sein des Forces canadiennes. D'après le colonel Gerry Blais, directeur de la gestion des soins aux blessés de la Défense nationale, entre 35 et 40 % des blessés peuvent réintégrer l'armée.

Il n'y a pas de certitudes quant au niveau de prévalence du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) au sein des Forces canadiennes. De manière générale, la prévalence des problèmes de santé mentale semble nettement plus élevée chez les vétérans que chez les membres actifs de l'armée. Chez les militaires en service, une étude publiée en 2012 portant sur les soldats déployés à Kandahar, en 2010, montre que 8,5 % d'entre eux présentent des symptômes de stress post-traumatique.

Une étude encore plus vaste sur les militaires déployés en Afghanistan entre 2001 et 2008 révèle que sur une période de huit ans après leur déploiement, environ 20 % ont obtenu un diagnostic de trouble de santé mentale, mais quand des critères stricts sont appliqués, la prévalence de SSPT est de 2,5 %.

En janvier 2011, Anciens Combattants Canada et le ministère de la Défense nationale ont publié un rapport d'envergure sur les anciens combattants libérés entre 1998 et 2007. Pour les symptômes chroniques d'un SSPT diagnostiqué par un professionnel de la santé, les chiffres pour la prévalence actuelle sont les suivants : pour les vétérans recevant des prestations d'invalidité dont la demande a été approuvée avant 2006 (Loi sur les pensions) : 24,5 %; et pour les vétérans recevant des prestations d'invalidité dont la demande a été approuvée après 2006 (Nouvelle Charte des anciens combattants) : 42,5 %.

La Défense nationale s'attend à ce qu'entre 25 000 et 35 000 militaires quittent les Forces canadiennes d'ici 2016. Une étude de la bibliothèque du Parlement a appliqué des taux conservateurs et estime que 5900 (23,6 %) de ces nouveaux vétérans souffriront de troubles de santé mentale alors que 2750 (11 %) souffriront d'une forme sévère de SSPT.

Comment sont-ils pris en charge?

Les soins de santé sont nettement différents selon qu'on soit militaire encore actif ou vétéran. Tant que le militaire fait encore partie des Forces, même si sa blessure fait qu'il ne pourra pas être réintégré au service actif, il est soigné par les Forces canadiennes jusqu'à ce que son état soit considéré comme stabilisé. La transition hors des Forces peut durer entre deux et trois ans. Ce n'est qu'ensuite que les traitements médicaux dépendront d'Anciens Combattants Canada

Et voilà où ça se complique. Anciens Combattants Canada peine à suffire à la demande toujours croissante pour des services en santé mentale.

Lors de la récente série de suicides de soldats et d'ex-militaires, presque tous d'anciens de l'Afghanistan, il est ressorti qu'il manque de professionnels de la santé mentale dans le réseau des 29 cliniques pour anciens combattants à travers le pays. À la fin de 2013, il en manquait au moins 60; des psychiatres, des psychologues, des infirmières et des travailleurs sociaux. Le ministère est incapable de préciser combien de ces postes ont été comblés depuis.

En 2012, le médecin-général à la retraite Hans Jung affirmait que ce n'est pas le manque d'argent qui l'avait empêché d'atteindre ses objectifs de personnel, mais bien des directives gouvernementales qui établissaient des gels d'embauches ou des révisions de programme alors qu'il y avait des dizaines de postes à combler.

Et les familles?

La réponse de la Défense nationale à cette série de suicides a été insatisfaisante pour beaucoup de familles. Dire que les services existent et qu'il suffit de s'en prévaloir c'est, aux yeux de la mère d'un soldat qui s'est enlevé la vie en 2008, une façon subtile pour l'armée de se délester de ses responsabilités. C'est comme dire « s'ils ne demandent pas, nous ne pouvons être tenus responsables des gestes qu'ils posent », raconte Sheila Fynes, dont le fils, le caporal Stuart Langridge, s'est suicidé en 2008 à l'âge de 28 ans. Elle a porté plainte en 2012 à la Commission des plaintes de la police militaire estimant que l'enquête sur la mort de son fils avait minimisé la responsabilité de l'état-major. Le rapport intermédiaire est prêt, mais elle ne peut le voir. Il a été transmis à la Défense nationale qui a un droit de réplique avant que la version définitive soit publiée.

D'autres familles se plaignent de ne pas faire partie des thérapies du vétéran malade, alors qu'elles subissent les conséquences du syndrome de stress post-traumatique ou d'autres problèmes qui se développent, comme la dépression, l'alcoolisme ou la violence. Jenifer Migneault est marié depuis 13 ans à Claude Rainville qui est atteint du SSPT après une carrière de 20 ans dans l'armée de l'air. M. Rainville ne peut rester seul. Sa femme lui consacre tout son temps, sans répit, et elle réclame qu'on la reconnaisse comme aidante naturelle.

La vie après la guerre

Le soldat Alexandre Tétreault en Afghanistan Photo : Forces canadiennes

Alexandre Tétreault était réserviste. Il est très typique de la cohorte de soldats qui sont allés se battre en Afghanistan : il a 33 ans maintenant. Il était dans la jeune vingtaine quand il s'est enrôlé, avant même de savoir ce qu'il voulait faire dans sa vie professionnelle. Il a quitté les Forces en 2010. De la mission en Afghanistan, où il a servi à Kandahar, il dit que comme tout le monde; il a eu quelques sueurs froides, la peur des engins explosifs durant les convois, mais que les retours de mission étaient bien encadrés et que jusqu'à maintenant il ne vit aucune détresse psychologique.

Ce qui lui manque de son passage dans l'infanterie? Son arme, dit-il, qu'il a remplacée... par un appareil photo. Il remarque même qu'il a tendance à le porter une main sur l'appareil, l'autre sur la lentille zoom, un peu comme font les soldats avec leurs fusils.

Un camarade d'Alexandre Tétreault, Martin Forgues est maintenant journaliste indépendant et auteur du livre L'Afghanicide : cette guerre qu'on ne voulait pas gagner chez VLB Éditeur.

Voici un extrait d'un blogue qu'il a écrit sur la dette morale des Forces canadiennes envers les soldats :

« [...] Il est de la responsabilité des commandants de déceler les signes de détresse chez leurs troupes et de les diriger, de force s'il le faut, vers les services appropriés. Il leur revient également de combattre la culture du tabou autour du trouble de stress post-traumatique et d'inciter leurs soldats à s'appuyer mutuellement, comme l'exige le code d'honneur qui régit la vie militaire. Ce " culte de la force " qui pousse certains soldats à considérer comme " faibles " leurs collègues affectés mentalement par le stress ou le traumatisme du combat doit être aboli. Il faut laisser place à une autre image de la force - celle d'accepter les limites uniques à chacun et à chercher de l'aide sans désigner l'escalier du deuxième étage de l'hôpital de Valcartier " l'escalier de la honte " ».

Problèmes avec la Charte des anciens combattants

En plein déploiement en Afghanistan, le gouvernement canadien a changé les règles. Alors qu'auparavant Ottawa versait des pensions d'invalidité, maintenant ce sont des montants forfaitaires d'invalidité qui sont offerts. Les sommes varient en fonction de la gravité de l'invalidité et peuvent être octroyées en plusieurs versements ou en une seule fois. Plusieurs ex-militaires se sentent floués par ces nouvelles dispositions.

Martin Forgues dans son blogue sur la dette morale des Forces poursuit : « [...] les conservateurs ne se sont pas contentés de briser la promesse électorale de 2006 qui visait à réinstaurer la Charte des anciens combattants que les libéraux ont honteusement modifiée pour abolir les pensions à vie au profit d'un montant forfaitaire, une mesure ridicule qui relevait de l'économie de bout de chandelle. Au début de 2014, deux députés du gouvernement de 2014, deux députés du gouvernement, dont le ministre des Anciens Combattants lui-même, ont dévoilé au grand jour leur ignorance du dossier et leur mépris pour les vétérans ».

Des fondations pour aider

  • Tout comme aux États-Unis, plusieurs fondations privées ont vu le jour pour offrir des thérapies et des services aux anciens combattants et à leurs familles.
  • Le groupe True Patriot Love amasse presque 16 millions de dollars par année qu'il redistribue à des organismes de charité déjà existants offrant des services aux militaires, vétérans et anciens combattants. Ses membres viennent de réaliser une expédition au Pôle Nord avec 12 soldats et 23 chefs d'entreprise ce qui leur a permis de recueillir 1,5 million de dollars.
  • Wounded Warriors offre différentes thérapies pour les anciens combattants qui souffrent de blessures physiques et mentales. Environ 1 million de dollars de services ont été dispensés en 2013. « Honorer les morts, aider les vivants » est leur devise.
  • Outward Bound Canada recueille 1,25 million de dollars par année pour des programmes de plein air pour les anciens combattants entre autres.

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