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Commission Charbonneau:une route avec un processus «non standard», dit un témoin

07/05/2014 11:14 EDT | Actualisé 07/07/2014 05:12 EDT

MONTRÉAL - Mario Turcotte, ancien directeur territorial du ministère des Transports dans la région de Laurentides-Lanaudière, a admis mercredi que la route de Saint-Donat à Lac Supérieur, que le MTQ ne jugeait pas utile de construire mais dont il a finalement héritée, n'était finalement pas très utilisée.

Devant la Commission Charbonneau, l'ancien cadre du MTQ a relaté l'historique de la construction de cette route de 31 kilomètres en 2000 et 2001 et sa construction en 2002 et 2003, à l'initiative du cabinet du ministre des Transports de l'époque, Guy Chevrette.

M. Turcotte a admis qu'il n'y avait rien de standard dans l'histoire de cette route, que le processus n'avait pas été régulier.

Malgré la demande en ce sens de citoyens de la région, le MTQ ne jugeait pas utile de construire ce lien routier, estimant que la circulation ne le justifiait pas. Mais finalement, la demande est venue du cabinet du ministre Chevrette.

Au départ, la municipalité de Saint-Donat devait s'occuper du dossier. Finalement, c'est la MRC de Matawinie qui l'a chapeauté. Et le projet a reçu une subvention de 18,8 millions $.

De plus, les délais étaient courts, parce qu'il fallait respecter le programme de subventions, a noté M. Turcotte.

Lorsque la construction a été terminée, en décembre 2003, certains représentants municipaux n'étaient pas chauds à l'idée d'entretenir cette route que des citoyens du coin avaient pourtant réclamée. Le ministère en a donc hérité par décret, alors qu'au départ, il ne voulait même pas la construire.

«Ce n'est pas un processus régulier. Premièrement, cette route-là, c'est tout du non standard. Il n'y a rien qui est standard dans ce projet-là, allé jusqu'à la reprise de l'entretien, même si on dit qu'on l'a justifié techniquement par après. Habituellement, quand on fait une route, c'est le ministère, l'administratif qui initie les démarches», a commenté le témoin.

M. Turcotte, qui a pris sa retraite du ministère en 2007, avoue que la route n'était alors guère fréquentée.

«Moi, je vais appeler ça un lien récréotouristique. Avant qu'on l'ouvre, les personnes faisaient du ski de fond dessus; 30 kilomètres c'était une belle piste. Il n'y a vraiment pas une grande utilisation. Le débit de circulation est très faible. Ce n'est pas un lien qui est très utilisé», a admis l'ancien fonctionnaire.

M. Turcotte a souligné qu'il avait été invité au hockey dans une loge au Centre Bell par un membre de la famille Desjardins, de la compagnie Asphalte Desjardins, en mars 2001, avec le ministre Chevrette et le ministre délégué Jacques Baril. On était alors en plein processus pour cette route Saint-Donat - Lac Supérieur, qui a été construite de mai 2002 à décembre 2003.

Lorsqu'il avait témoigné devant la commission d'enquête, il y a un an, Gilles Cloutier avait mentionné qu'une filiale d'Asphalte Desjardins y avait obtenu un contrat. Et il avait soutenu que l'ex-ministre Chevrette y avait fait de la «magouille».

M. Turcotte a admis avoir reçu divers cadeaux lorsqu'il était au ministère, à savoir les traditionnelles bouteilles de vin aux Fêtes, des billets de football de la part de Gilles Cloutier, responsable du développement des affaires chez la firme Roche qui était impliquée dans le dossier de la route de Saint-Donat. Il est aussi allé à un match d'ouverture des Expos à Montréal, à un party d'huîtres de la firme Sintra et au golf, à l'invitation de firmes de génie ou d'entreprises de construction.

Mais il assure que ces cadeaux et invitations n'ont en rien influencé son jugement à l'époque.

Contre-interrogé par l'avocate du Parti québécois, Me Estelle Tremblay, le témoin a admis que l'ex-ministre Chevrette ne lui a jamais demandé de déroger aux règles du ministère. Il n'a jamais exercé de pressions politiques sur lui non plus, ni sur d'autres fonctionnaires à sa connaissance, a-t-il répondu.

M. Turcotte a affirmé qu'il tenait M. Chevrette en haute estime quant à son intégrité.

Pressions de Whissell

L'ex-cadre du ministère est aussi revenu sur les pressions qu'a faites sur lui l'ex-député libéral d'Argenteuil David Whissell.

M. Whissell avait demandé au directeur territorial du MTQ de toujours y aller de soumissions, alors que le MTQ, selon ses règles, peut par exemple accorder des «contrats tarifés» _ des contrats de moindre envergure, lorsqu'il y a peu de concurrence, et qui sont à tarif prédéterminé. Le MTQ peut aussi ne pas y aller d'une soumission lorsque le délai est trop court, comme en fin de saison avant l'hiver.

Dans son carnet de notes, à l'époque, M. Turcotte avait même écrit: «je me pose de sérieuses questions sur la légitimité de sa visite et de l'insistance de sa demande».

M. Turcotte s'en est alors plaint à un niveau supérieur au cabinet. «Il me disait mon choix de procéder et ce n'est pas à lui de le faire», s'est exclamé M. Turcotte.

«C'est de l'ingérence politique dans le processus d'octroi des contrats?», lui a demandé le procureur de la commission, Me Paul Crépeau.

«De l'ingérence, oui, on peut dire ça. Je ne me sentais pas à l'aise avec ça», a répondu le témoin.

M. Whissell a été actionnaire d'ABC Rive-Nord, qui réalisait des contrats d'asphaltage, et avant, d'une entreprise de béton.

Après sa plainte, M. Whissell a été prévenu. «Ils font passer des messages à leur député d'arrêter ces choses-là. Ils m'ont dit 'on a transmis, on s'en occupe'. C'est très bref comme message, mais on sait que ça remet les pendules à l'heure», a relaté M. Turcotte.

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